Moteur de recherche

 

Retour au sommaire

ÉDITO

L'euro, une expérience unique

 

édito

© DR

Christian Bordes,
Centre d'économie de la Sorbonne (CNRS / Université Paris-I)


Le lancement de l'euro – une monnaie sans État – le 1er janvier 1999 et son arrivée dans la vie quotidienne de trois cents millions d'Européens trois ans plus tard le 1er janvier 2002 restent une expérience unique. À l'approche de cet anniversaire, le huitième pour les économistes et le cinquième pour chacun de nous, souligner la fragilité de l'Union monétaire européenne n'est pas faire preuve d'euro-scepticisme ; bien au contraire, ce constat doit permettre de la consolider et de la préparer aux défis qui l'attendent.

 

La décision de créer l'euro répond avant tout à une volonté politique. En effet, les économistes s'accordent pour dire que les économies européennes ne constituent pas une « zone monétaire optimale », c'est-à-dire un ensemble suffisamment intégré pour avoir une politique monétaire unique : les échanges commerciaux intra-européens sont certes importants, mais ils demeurent inférieurs à ceux existant entre les États américains. Et, surtout, les économies nationales restent soumises à des chocs spécifiques qui ne peuvent être neutralisés ni par des transferts – il n'existe pas de budget fédéral au plein sens du terme – ni par des mouvements de main-d'œuvre, tant la mobilité des salariés d'un pays à l'autre reste faible. Dans de telles conditions, l'abandon de leur souveraineté monétaire nationale par les États ayant adopté l'euro est une décision courageuse, largement motivée par la volonté d'éviter le renouvellement de crises de change, douloureuses économiquement et politiquement.

Jusqu'à ce jour, l'euro n'a pas apporté la plus forte croissance que certains annonçaient ; dans ce domaine, mais aussi pour l'inflation et les déficits budgétaires, on a même observé une divergence croissante entre les économies. Mais les premières années de l'euro sont venues dissiper de multiples inquiétudes, et les succès sont nombreux : la toute jeune Banque centrale européenne bénéficie aujourd'hui d'une crédibilité qui n'a rien à envier à celle des instituts d'émission comme la Réserve fédérale des États-Unis ou la Banque d'Angleterre ; la stabilité monétaire interne est assurée ; l'utilisation de l'euro sur les marchés des capitaux s'est développée et il sert fréquemment pour des émissions d'obligations internationales ; sa part dans les réserves des banques centrales a augmenté ; etc.

Malgré ces réussites incontestables, la monnaie unique n'est pas devenue plus populaire, bien au contraire. Selon une enquête récente, 78 % des résidents de l'Union estiment que l'euro « a accentué la hausse des prix ». C'est une source d'inquiétude majeure, tout comme les nombreuses défaillances qu'a révélées le fonctionnement du système de politique économique. L'euro n'a ni favorisé les réformes attendues, ni accéléré le processus de l'union politique. Le pacte de stabilité n'est pas parvenu à imposer la rigueur budgétaire aux pays de la zone euro. Les pays membres n'ont pas réagi de manière concertée aux multiples chocs qui ont affecté l'ensemble de la zone. Bien plus, chacun a eu tendance à faire cavalier seul ; par exemple, l'Allemagne s'est engagée dans une politique de désinflation compétitive en limitant ses coûts salariaux pour regagner les pertes de compétitivité résultant d'un taux de conversion deutschemark/euro pénalisateur.

Les premières années de fonctionnement de l'Union monétaire européenne montrent que son système de politique économique doit être amélioré pour qu'elle puisse espérer satisfaire les attentes des populations de ses États membres et résister aux chocs sans risque d'éclatement. Nul doute que la recherche économique – notamment celle menée au sein des laboratoires du CNRS et dans le cadre de ses groupements de recherche (GDR « Économie monétaire et financière », « Économie et finances internationales », « Théories et méthodes de la macro-économie ») – fournira un éclairage utile aux gouvernements pour y parvenir. Mais l'instauration d'une meilleure « gouvernance » sera avant tout – comme ce fut déjà le cas lors de la création de l'euro – une affaire de volonté politique.


Haut de page

Retour à l'accueilContactcreditsCom'Pratique