
European Young Investigator
Retenir en Europe les jeunes chercheurs prometteurs, toutes disciplines confondues. Et plus largement encore, recruter l'excellence scientifique hors de nos frontières et participer activement à la construction de l'Espace européen de la Recherche, voilà les défis que se sont lancés des responsables d'organismes de recherche européens (Eurohorcs) en créant le prix European Young Investigator (Euryi), à Athènes en octobre 2002. Coordonné par la Fondation européenne de la science et soutenu par la Commission européenne dans le cadre du 6e Programme-cadre de recherche et de développement technologique (PCRDT), ce prix finance des jeunes chercheurs – au maximum dix ans après leur doctorat – pour créer leur propre équipe de recherche au sein d'une université ou d'un organisme de recherche européen des pays participants, parmi lesquels on compte, pour la France, le CNRS et l'Inserm.
Les candidats, sans restriction de nationalité, qu'ils soient statutaires ou postdoctorants, sont sélectionnés pour leurs qualités scientifiques, leur potentialité de leader, l'excellence de leur projet et celle du laboratoire d'accueil qu'ils ont choisi. La sélection se fait dans un premier temps au niveau national, par les organismes de recherche eux-mêmes, puis par des panels d'experts internationaux dans différents domaines : biomédecine, informatique, sciences humaines et sociales, sciences de la vie, sciences mathématiques, physiques, chimiques et sciences de l'Univers. Une enveloppe annuelle de 250 000 euros est allouée à chaque lauréat sur une période de cinq ans. Libre alors au jeune chercheur de constituer son équipe comme il le souhaite et d'investir dans le matériel nécessaire à son projet. Et depuis le lancement de ce prix, six chercheurs du CNRS ont été récompensés : Mihail-Dumitru Barboiu, Jakob Reichel et Raffaele Colombelli en 2004, Valentina Emiliani en 2005, et cette année Nicolas Gompel et Nicolas Mano.
« Ma nomination représente un vrai tournant dans ma carrière », se réjouit Valentina Emiliani, lauréate CNRS du prix Euryi 2005. Cette physicienne de trente-neuf ans, de nationalité italienne, spécialiste des propriétés optiques des semi-conducteurs quantiques, a rejoint à la fin de l'année 2005 les biologistes du Laboratoire de neurophysiologie et de nouvelles microscopies de l'université Paris-V. Là, la physicienne a monté sa propre équipe de recherche, composée aujourd'hui de quatre personnes, dont deux postdoctorants, un étudiant en thèse et un enseignant chercheur. Au-delà, l'enveloppe allouée par l'Euryi lui a permis de se doter d'un équipement optique de pointe. « Je travaille sur de nouvelles techniques de microscopie qui permettent notamment de modifier le front d'onde de la lumière. Ces techniques vont être appliquées, en collaboration avec les équipes de biologistes, à l'étude, notamment, des signaux synaptiques et des mécanismes de réponse des astrocytes 1 à diverses stimulations mécaniques. »
Comme celui de Valentina, les projets des candidats à l'Euryi sont passés au crible de « reviewers » désignés par les directions scientifiques des départements. Philippe Vernier, directeur de recherche au CNRS, membre du Comité national et président de la section « Interactions cellulaires », est l'un d'eux. Pour lui, le prix Euryi se place parmi les meilleures offres de financement. « Dans mon domaine d'expertise du moins, le niveau scientifique requis est exceptionnel. Les candidats n'auraient aucun problème à intégrer les meilleures universités européennes ou américaines. »
Travailler aux États-Unis ? C'est bien ce qui attendait Jakob Reichel, quarante-et-un ans, lauréat CNRS du prix Euryi 2004 et chercheur au Laboratoire Kastler Brossel (LKB). Le chercheur a fait sa thèse à Paris. Là, il a croisé le chemin du physicien Claude Cohen-Tanoudji. Au moment où il a déposé sa candidature, deux universités américaines prestigieuses – celles de Santa Barbara et de Penn State – le contactaient pour lui proposer un poste de professeur permanent. Sans l'Euryi et une envie réelle de travailler avec les prestigieux chercheurs du LKB, le physicien se voyait déjà contraint de quitter l'Europe. Bref, l'Euryi, c'est aussi un excellent moyen pour l'Europe de limiter la fuite de ses cerveaux !
Séverine Duparcq
>> Pour déposer sa candidature
www.drei.cnrs.fr/actualites/2006/septembre06/Euryi06
© N. Gompel Nicolas Gompel (ci-dessus) et Benjamin Prud'homme s'intéressent chez les insectes aux mécanismes génétiques responsables de l'évolution de nouveaux caractères, comme les motifs pigmentaires sur les ailes de drosophiles et leur lien avec la parade sexuelle.
La chasse aux papillons en tandem
Être à deux pour piloter une équipe de recherche et s'inscrire néanmoins dans le cadre de l'Euryi ? C'est possible, à condition d'être déterminés. En témoigne le récit de Nicolas Gompel et Benjamin Prud'homme. Les deux chercheurs du CNRS se sont rencontrés pendant leur postdoctorat, à l'université du Wisconsin (États-Unis) où ils ont mis leur collaboration à l'épreuve pendant deux ans. Fin collectionneur de coléoptères depuis dix-neuf ans, Nicolas a eu vite fait de convaincre Benjamin de s'intéresser aux insectes et à leur variabilité génétique. Quelques séances de chasse au filet à papillons et de longues heures de discussions ont suffi à leur insuffler l'idée de monter un projet de recherche commun. Il vise à comprendre les mécanismes génétiques responsables de l'évolution de nouveaux caractères. Par exemple, des motifs pigmentaires sur les ailes des mâles de certaines espèces de mouches drosophiles ainsi que les comportements de parade sexuelle qui leur sont associés. Déçu par le manque d'interactions scientifiques à l'université de Cambridge (Royaume-Uni) où il souhaitait installer son équipe, Nicolas s'est tourné vers d'autres solutions. Rapidement, Benjamin et lui sont convenus de codiriger une équipe de recherche, et après un tour d'horizon des sites potentiels en Europe, ils ont identifié un laboratoire d'accueil, l'Institut de biologie du développement de Marseille, choisi en particulier pour ses thématiques proches de leur projet et la performance de sa plate-forme d'imagerie. En déposant leur candidature pour le prix Euryi, les chercheurs souhaitaient financer leur entreprise et accroître leur indépendance. Le binôme a nommé Nicolas porte-nom du projet et fait apparaître expressément dans le dossier de candidature les noms des deux chercheurs. Depuis, Nicolas Gompel a reçu le prix Euryi 2006, et la mise en place de l'équipe, composée pour l'instant des deux coresponsables, d'une technicienne et d'une postdoctorante, est prévue pour le début de l'année 2007.
S.D.
CONTACT : Nicolas Gompel, Departement of zoology, Cambridge (Royaume-Uni), ng293@cam.ac.uk
Portrait-robot du candidat
Une enquête a été réalisée après le deuxième appel à propositions pour déterminer le profil-type du candidat. Selon les résultats, c'est généralement un homme de trente-cinq ans. Il a voyagé, changé de discipline de recherche, mais il est majoritairement européen, de nationalité allemande, espagnole ou française et occupe un poste dans le secteur particulier de la biologie, des sciences physiques ou chimiques.
Le prochain défi sera de décloisonner les frontières et les disciplines pour attirer l'excellence de toutes parts.
S.D.
© R. Colombelli
L'art de bien revenir des Etats-Unis
De ses quatre années passées dans les laboratoires Bell de Murray Hill dans le New Jersey (États-Unis), Raffaele Colombelli a gardé une formidable envie de créer et d'innover. En rejoignant fin 2003 l'Institut d'électronique fondamentale d'Orsay, le physicien entendait bien profiter des futurs équipements du laboratoire, une nouvelle centrale de micro- et nanotechnologies, pour développer sa ligne de recherche dans les meilleures conditions. Les travaux venaient tout juste de démarrer ! Trois ans plus tard et le prix Euryi 2004 en poche, Raffaele a réussi son pari.
Il est maintenant à la tête d'une équipe de quatre personnes et dirige un projet de recherche de pointe en toute autonomie. « Grâce à la liberté d'action offerte par l'Euryi, j'ai pu attirer des candidats de qualité. » Ajoutons à cela une enveloppe financière confortable qui lui a permis d'équiper son laboratoire en tables optiques, spectromètre, cryostat et autres détecteurs nécessaires à la poursuite de ses recherches. Aujourd'hui, Raffaele travaille dans le domaine porteur des lasers à cascade quantique. Les applications sont nombreuses : dans la spectroscopie des gaz (pour la détection de gaz ou celle de substances polluantes dans l'atmosphère), ou encore dans l'imagerie biomédicale et la sécurité.
S.D.
CONTACT :
Raffaele Colombelli, Institut d'électronique fondamentale, Orsay,
1. Cellules du cerveau.
> Valentina Emiliani
Laboratoire de neurophysiologie et nouvelles microscopies, Paris
valentina.emiliani@univ-paris5.fr
> Philippe Vernier
Institut de neurobiologie Alfred Fessard,
Gif-sur-Yvette
philippe.vernier@inaf.cnrs-gif.fr
> Jakob Reichel
Laboratoire Kastler Brossel, Paris
jakob.reichel@ens.fr