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Épigraphie

Le Moyen Âge en toutes lettres

Un laboratoire unique en France se charge de répertorier, décrypter et étudier toutes les inscriptions médiévales de l'Hexagone. Visite d'un autre temps.

moyen age

© CESCM/Corpus. J.-P. Brouard (2002)

Peinture murale du XIIIe s. (église de Frétigny, 28). Ce Christ en gloire tient un livre qui porte une formule de bénédiction.


 

À Poitiers, au Centre d'études supérieures de civilisation médiévale (CESCM) 1 niché en plein centre-ville parmi les maisons à colombages et les ruelles étroites, Vincent Debiais, ingénieur de recherche et membre de l'équipe d'épigraphie médiévale, ouvre les portes de l'hôtel particulier du XVIe siècle qui l'abrite. C'est que le vingt-troisième volume de leur corpus vient d'être publié. Une actualité certes relativement confidentielle, mais qui a son importance pour tout chercheur en histoire, histoire de l'art, linguistique, pour les restaurateurs de monuments, les archéologues ou tout médiéviste en général.

L'épigraphie ? « C'est la science qui étudie les inscriptions destinées à être exposées, et nous nous limitons à la période allant de l'an 750 à 1499 », explique d'emblée le jeune homme. Et de la théorie aux travaux pratiques, il n'y a que quelques pas : sur la façade de Notre-Dame la Grande 2, il procède en compagnie de Cécile Treffort, professeure à l'Université et responsable de l'équipe, à un décryptage des inscriptions gravées dans la pierre, celles près des scènes d'Adam et Ève, de la Vierge dans la Visitation et de Jésus venant au monde.

« Il faut bien distinguer ce qui est du ressort de l'épigraphie », reprend Vincent Debiais. Longtemps, il s'agissait de « l'étude de ce qui est inscrit sur un support dur et durable ». Aujourd'hui, on définit les inscriptions par leur fonction publicitaire : c'est-à-dire qu'elles servent à faire connaître une information au plus grand nombre et pour longtemps 3. « Et c'est précisément pour cela qu'elles sont souvent tracées sur la pierre, le métal… » Tôt ou tard, ces textes se retrouveront dans le Corpus des inscriptions de la France médiévale (CNRS Éditions), publication principale de l'équipe et inventaire colossal de toutes les inscriptions relevées aux quatre coins de la France, lors de missions menées avec le photographe du centre. Précieuse source pour les chercheurs, qui trouvent ainsi rassemblés des textes souvent difficiles d'accès. Le premier volume, consacré à Poitiers, est paru en 1974. Trente-deux ans et une cinquantaine de départements plus tard, le volume 23, consacré à la Bretagne, à la Loire-Atlantique et à la Vendée, est bientôt sous presse.

 

écritures

© CESCM/Corpus. J. Michaud (1990)

Inscription funéraire du XIIIe s. dans un cloître, à Vienne (38). Les lettres dénotent une véritable recherche calligraphique.


 

Tous les jours, Vincent Debiais pioche dans les 30 000 fiches du CESCM, vaste fonds en cours de numérisation. Dessus, un lieu et une inscription. Alors commence une véritable enquête… D'abord, il faut déchiffrer le texte malgré quantité d'embûches : lettres collées, abréviations, signes spéciaux (comme un s barré pour « saint »), formes des lettres qui évoluent au cours des siècles, etc. « Ces variations sont d'ailleurs de précieux indices pour dater l'inscription, car elle peut être beaucoup plus récente que son support, et cela, aucune technique de datation physique ou chimique ne peut le dire… », rappelle Cécile Treffort. Il faut ensuite traduire le texte, souvent écrit en latin, et éventuellement trouver sa source. « Le premier réflexe est de chercher dans les textes religieux, car à cette époque, ils imprègnent totalement la société », commente encore la chercheuse. Sur livre ou sur CD-Rom, des concordances, vastes répertoires de mots, permettent ainsi souvent de retrouver les citations de la Bible, complètes ou non, et plus ou moins modifiées par la liturgie.

Les chercheurs s'intéressent ensuite à la fonction de l'inscription. Il y a les épitaphes, les devises qu'un seigneur fait marquer sur ses biens, histoire d'afficher son pouvoir, des messages politiques 4, des consécrations 5 d'église ou d'autel, ou des inscriptions non visibles, dans des tombeaux ou tout en haut de vitraux, et probablement directement adressées à Dieu. Sur les peintures ou sculptures, des « banderoles » portent aussi le texte d'un personnage, tels les phylactères de nos bandes dessinées. « Souvent, elles donnent un sens aux œuvres en identifiant les personnages », commente Cécile Treffort. Puis elle montre une image de saint Christophe du XIIIe siècle 6. « Contrairement à l'image de protecteur généralement donnée à ce personnage, il est ici associé à une citation 7 qui lui est étrangère, extraite de la Bible, et qui appelle à la pénitence. Sans le texte, on ne se douterait absolument pas du détournement de cette image… »

Mais à qui se destinaient ces inscriptions, alors que, jusqu'au XIIe siècle au moins, seuls quelques hommes d'Église savaient lire et écrire ? « Même les illettrés savent ce qu'est un texte écrit », répond Cécile Treffort. « Ils le distinguent d'un dessin et lui donnent une grande valeur, parfois une dimension magique. » Et puis, les gens se faisaient souvent lire les inscriptions. « Enfin, il ne faut pas négliger la dimension iconique de l'écriture : les formules très souvent utilisées, “ici gît” par exemple, étaient reconnaissables, un peu comme nos logos publicitaires », affirme la chercheuse. Pour finir, ils discutent des journées d'études ou colloques régulièrement organisés ici et auxquels participent étudiants et collègues étrangers, venus de l'Europe entière. Vincent Debiais lui tend un paquet de feuilles, ses dernières analyses d'inscriptions. La semaine suivante, ils s'envolent vers l'Espagne, pour un colloque. « Aujourd'hui, de plus en plus de congrès en histoire médiévale comportent un volet sur l'épigraphie », se réjouissent-ils. « C'est devenu une discipline qui compte. »

 

Charline Zeitoun

 

 

Livres et photos : un fonds unique !

Le CESCM possède l'une des plus grandes bibliothèques du monde sur le Moyen Âge, collection de 35 000 livres et 700 titres de revues d'une valeur inestimable. Et sa photothèque, créée en 1955, conserve 100 000 clichés noir et blanc de monuments, œuvres d'art… ainsi que 40 000 diapositives et 3 500 plaques de verre. Depuis 1997, les 100 000 fiches jaunies tapées à la machine sont saisies sur ordinateur pour informatiser cette précieuse banque de données accessible en ligne, aussi utile aux chercheurs qu'à un restaurateur soucieux, par exemple, de rendre sa physionomie initiale à un bâtiment. Le fonds s'enrichit aussi de manière permanente grâce aux dons et aux missions du photographe maison, Jean-Pierre Brouard, un « magicien » dont les clichés « montrent parfois les inscriptions gravées mieux qu'en vrai ! », conclut Vincent Debiais.

C.Z.

 

Notes :

1. Centre CNRS / Université de Poitiers / Ministère de la Culture et de la Communication.
2. Église du XIIe siècle.
3. Les manuscrits et les livres imprimés relèvent d'autres sciences, tout comme les monnaies et les sceaux, créés sans vocation à être exposés.
4. Par exemple, la tapisserie de Bayeux, illustration de la conquête de l'Angleterre, justifie grâce aux textes la présence des Normands.
5. Elles « rappellent » au Tout-Puissant le nom du généreux donateur.
6. Cette peinture se trouve à Saint-Junien, dans la Haute-Vienne.
7. « Veillez parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure », Matthieu, 25, 13.

Contact

Centre d'études supérieures de civilisation médiévale, Poitiers
> Vincent Debiais
vincent.debiais@univ-poitiers.fr
> Cécile Treffort
cecile.treffort@univ-poitiers.fr


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