
Biologie cellulaire
C'est la dose qui fait le poison » : un adage qui colle de plus en plus à l'arsenic. En effet, si on lui connaissait déjà certains effets bénéfiques, deux chercheurs viennent de démontrer, résultats spectaculaires à l'appui, ses vertus thérapeutiques contre les maladies auto-immunes 1. Et ce, grâce à sa capacité à induire la mort programmée, ou apoptose, des cellules défaillantes dans ces maladies. Explications.
Tout commence par une rencontre en 2002 : « J'étudiais depuis longtemps l'action de l'interféron 2 et de l'arsenic sur les cellules tumorales, explique Mounira Chelbi-Alix, directrice de recherche CNRS à l'Institut André Lwoff. Pierre Bobé, professeur d'immunologie à l'université Paris Sud, s'intéressait de son côté aux défauts des voies d'apoptose des lymphocytes T, à l'origine de maladies auto-immunes. » Ce dernier travaille en fait sur un modèle de souris connu pour développer spontanément toute une série de maladies auto-immunes. En effet, à la suite de l'inactivation d'un gène, les lymphocytes T activés par différentes infections ne sont plus éliminés, et s'accumulent dans les ganglions et la rate. Ce n'est pas tout : ces animaux souffrent aussi de lupus érythémateux disséminé (LED), et de polyarthrite rhumatoïde. Et comme chez l'homme, pour les formes graves de ces maladies, on observe une forte production d'auto-anticorps – des anticorps qui se retournent contre l'élément qui les a produits – et de cytokines inflammatoires, ainsi qu'une infiltration de lymphocytes dans divers organes. Avec pour conséquence une mort prématurée.
Nos deux chercheurs vont alors se servir d'un résultat obtenu en 1996 : une équipe chinoise avait en effet montré que le trioxyde d'arsenic (As2O3) provoquait l'apoptose des cellules tumorales, dans la leucémie dite « aiguë promyélocytaire », un type rare de cancer du sang. « Nous nous sommes donc demandé si As2O3 serait capable, dans ce modèle de maladie auto-immune, d'induire la mort des lymphocytes T impliqués », retrace Mounira Chelbi-Alix. Bonne intuition ! Une fois les animaux traités, les lésions cutanées autant que les infiltrations lymphoïdes pulmonaires et rénales disparaissent complètement 3. Mieux encore, on observe un retour à la normale de tous les marqueurs biologiques de la maladie. Cerise sur le gâteau : les souris traitées par l'arsenic affichent la même durée de vie que leurs consœurs saines.
Conclusion : l'arsenic déclencherait l'apoptose des seuls lymphocytes T activés. Pourquoi ? On l'ignore encore. Brevetée par nos deux chercheurs et le CNRS, cette découverte devrait bientôt passer au crible des essais cliniques. Une affaire à suivre de près.
Patricia Chairopoulos
1. Pathologies où les malades synthétisent des anticorps dirigés contre leurs propres protéines.
2. Cytokine utilisée comme molécule antivirale et antitumorale.
3. Blood, 2006, publication prévue le 15 décembre (vol. 106, n° 7). Abstract : Consulter le site web
Institut André Lwoff, Villejuif
> Mounira Chelbi-Alix, mchelbi@vjf.cnrs.fr
> Pierre Bobé, bobe@infobiogen.fr