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Ethnoarchéologie

Objets, avez-vous une âme ?

Vingt-et-une missions en Nouvelle-Guinée, 1 800 objets reçus en cadeau ou achetés sur place, c'est le trésor rapporté par Anne-Marie et Pierre Pétrequin, ethnoarchéologues au CNRS. Pour le sauver de l'oubli, les chercheurs en ont fait don au musée d'Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.
Trois cents de ces objets, investis en Nouvelle-Guinée d'un tel pouvoir que seuls les hommes peuvent les manipuler, sont présentés dans l'exposition « Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée ».

homme zoom

© P. Pétrequin

Les hommes se réservent les décors complexes des poteries cérémonielles réalisées par les femmes. Ce sont eux qui manipulent les signes du monde des esprits.


 

C'est une bien belle histoire qu'ils nous racontent : celle d'une enquête sur des haches de pierre polie, partie d'un site néolithique du Jura, mais qui connaîtra un spectaculaire rebondissement au contact des Papous – et de certains de leurs objets aux surprenants « pouvoirs ». Ils ? Anne-Marie et Pierre Pétrequin, du Laboratoire de chrono-écologie de Besançon 1, tous deux spécialistes du Néolithique des Alpes et de la France de l'Est, une période qui s'étend de 5 700 à 2 100 ans avant notre ère. Et ils s'intéressent plus précisément aux premières communautés agricoles, en particulier celles des lacs Chalain et Clairvaux 2, deux sites qu'ils fouillent depuis 1970. Le principe de leur recherche ? « Mettre des hypothèses ethnologiques, fondées sur l'observation de cultures contemporaines, à l'épreuve de cette archéologie de terrain », sans toutefois faire l'économie d'une archéologie expérimentale, quand ils testent par exemple les techniques de polissage des haches. Ainsi, chaque année, ils retournent « réapprendre les gestes oubliés du temps de nos ancêtres » auprès des habitants de cette grande île, qui comprend à l'ouest la province indonésienne de Papua et à l'est la Papouasie-Nouvelle-Guinée indépendante. Et ce, même si les Papous ne sont pas restés totalement isolés du reste du monde depuis l'âge de pierre !

 

haches

© J.G Berizzi / RMN

Les haches d'échange sont parées de ceintures en fibre végétale rappelant les vêtements des femmes et des jeunes filles.


Leur premier départ en Nouvelle-Guinée remonte à 1984. Partis à la recherche de parallèles entre l'habitat sur pilotis d'un « Néolithique européen disparu » et celui d'un « Néolithique actuel en Nouvelle-Guinée », la déception les attend. Sur place, les maisons lacustres n'existent plus. Mais ils ne sont pas venus pour rien ! « Nous avons repéré par hasard sur un marché une hache de pierre polie. Nous avons immédiatement remonté la piste de sa fabrication. Heureusement, car vingt ans après, les Papous n'en produisent plus. » Pourtant, la hache est indispensable à ces agriculteurs, autant qu'elle l'était aux cultivateurs du Néolithique. Munis de cet outil efficace, les Papous abattent les arbres d'une forêt à régénération rapide, pour ouvrir des jardins et obtenir le bois des maisons et des palissades qui ceinturent les plantations.

 

Ils possèdent cependant d'autres haches, qui ont une fonction bien différente. Un des nombreux mythes papous raconte même que « certaines, utilisées comme objets secrets dans les maisons des hommes, volent comme des oiseaux, pendant la nuit ».

Ces haches-là, qui interviennent lors de cérémonies rituelles, ne doivent jamais être montrées aux femmes ni aux enfants. Moins « surréalistes » mais tout autant éloignées du travail du bois, d'autres haches se présentent habillées d'une jupe, comme les femmes. Toutes uniques et hors normes, ces haches parées sont manipulées par les hommes lors des « paiements compensatoires », à l'occasion de mariages, de funérailles, ou encore pour rétablir la paix.

feu

© P. Pétrequin

Exploitation de la roche par le feu : seul le choc thermique permet de détacher des blocs et des dalles pour la production des haches.


« Ce que nous voyons comme des outils techniques, expliquent les Pétrequin, appartient en fait à un système de signes sociaux, fondés sur des alliances avec les ancêtres et les puissances surnaturelles. » Pour devenir vecteur de prestige, l'objet doit apparaître dans un contexte d'innovation, même si les chercheurs nuancent : « Il ne s'agit pas tant d'efficacité technique que de rareté due à l'éloignement de la source de la matière première et du lieu de fabrication. » L'objet, d'abord réservé à quelques-uns, n'est que très lentement acquis par le reste de la population. Quand tous le possèdent, la fonction d'objet de pouvoir disparaît. Ainsi, les casse-tête, des boules de pierre en matériau rare qui à l'origine servaient à fracasser la tête d'un ennemi et à afficher son statut, sont maintenant délaissés. Enfin, signe qu'il a changé de sens, l'objet de pouvoir est toujours accompagné d'un mythe, histoire qui raconte son origine et n'est transmise qu'aux initiés. « Depuis des siècles et probablement deux millénaires au moins, concluent les Pétrequin, on a détourné des outils de leur usage premier, en fabriquant par exemple des lames de hache très petites ou surdimensionnées. En entrant dans les échanges et les rituels réservés aux hommes, ces objets acquièrent un statut particulier. » La signification sociale des haches papoues a conduit les préhistoriens à renouveler leurs études néolithiques. Et après les haches, ils se sont tournés vers les flèches et les carquois, et encore un peu plus tard, vers le sel extrait des sources salées… tous objets de pouvoir. « Aujourd'hui, confient-ils, nous sommes en apprentissage chez les potiers de Nouvelle-Guinée ! »

 

Magali Sarazin

 

 

 

Pour en savoir plus

 

À lire

> Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée, catalogue de la donation Anne-Marie et Pierre Pétrequin, éd. de la Réunion des musées nationaux, 2006

> Écologie d'un outil : la hache de pierre en Irian Jaya (Indonésie), P. et A.-M. Pétrequin, CNRS Éditions, réédition complétée, 2002

 

Exposition

> « Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée », du 30 juin 2006 au 7 janvier 2007, musée d'Archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye

http://www.musee-archeologienationale.fr/

 

 

 

 

 

 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Université de Besançon.
2. Consulter le site web


Contact

Anne-Marie et Pierre Pétrequin
Laboratoire de chrono-écologie, Besançon
annemarie.petrequin@free.fr


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