
Aborigène d'adoption
© M. Salles
À vingt-neuf ans, Jessica De Largy Healy est intarissable sur son sujet de prédilection : les Aborigènes d'Australie. D'après la jeune femme, doctorante1 rattachée au Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS)2, son attrait pour ces peuples et leur culture remonte à l'adolescence. Une passion sûrement due à sa double nationalité franco-australienne et à sa scolarité passée en France mais ponctuée de séjours réguliers, encore aujourd'hui, dans sa ville natale, Melbourne…
Après ses deux ans d'hypokhâgne et de khâgne, Jessica prend une année sabbatique : « Je suis partie à Melbourne suivre des cours sur l'art aborigène. » Elle travaille alors dans une galerie d'art, où elle prend la mesure de « l'individualité de chaque artiste ».
Sa rencontre avec un Ancien aborigène la décide à s'orienter vers l'anthropologie. Retour en France, où elle enchaîne alors licence d'histoire et maîtrise d'anthropologie. Peu à peu, la jeune femme se forge une culture aborigène impressionnante : elle connaît tout de leur histoire, les événements de la colonisation, les différents traités qui règlent la « question indigène », l'importance du rêve dans les nombreux clans… Son terrain ethnographique de maîtrise se trouve en Australie évidemment, au sein d'une communauté aborigène. Un jour, Barbara Glowczewski3, directrice de recherche au CNRS, la met en contact avec Marcia Langton, première professeur aborigène… Les deux femmes deviendront ses directrices de thèse. Son sujet ? La manière dont les nouvelles technologies de l'information et de la communication interviennent dans la transmission du savoir. C'est Joe Neparrnga Gumbula, dirigeant d'une communauté à Galiwin'ku, sur l'île d'Elcho, au nord de l'Australie, qui lui en a donné l'idée. Il souhaite en effet créer un Centre des savoirs où seraient rassemblées les archives numérisées de son peuple, celui des Yolngu. Ce centre servirait tant à la transmission des savoirs entre les différentes générations qu'à la présentation de leur culture au grand public. L'idée qui sous-tend le projet est de travailler avec les musées et de rapatrier « numériquement » les photos prises par les anthropologues depuis des générations, celles des objets et peintures 4, et les enregistrements audio de chant. « Jusqu'ici, la culture ne faisait que sortir de la communauté. Joe voulait pour une fois centraliser le savoir », explique Jessica. Une occasion en or pour notre doctorante d'explorer différents aspects de son sujet de recherche. Parmi eux, le « statut changeant » des images. C'est d'ailleurs la teneur de la première question qu'elle pose à Joe : « Que se passe-t-il quand un Aborigène voit sur un écran d'ordinateur un objet sacré ? » Pour le dirigeant aborigène, « regarder un objet le réactive ». Peu à peu, Jessica s'aperçoit en effet qu'un « nouveau dialogue s'établit entre les objets qui reposaient jusque-là en hibernation dans les musées et les Yolngu qui recommencent à les célébrer dans les cérémonies par des danses, des chants et des peintures. »
Pour « sentir les choses de l'intérieur », Jessica s'installe pendant un an dans la communauté. La jeune femme sera même adoptée par la femme de Joe, devenant ainsi sa sœur. Beaucoup d'anthropologues s'étant cassé les dents sur le système de parenté classificatoire des Aborigènes, on ne s'avancera pas à l'expliquer en détail… Jessica précise cependant : « Ses enfants, je les appelle mes enfants. » Bientôt, elle y retournera pour leur présenter sa fille.
Julie Coquart
1. En cotutelle de thèse à l'EHESS et à l'université de Melbourne (Australie).
2. Laboratoire CNRS / Collège de France / EHESS.
3. Piste de rêves, Barbara Glowczewski et Jessica De Largy Healy, éditions du Chêne.
4. La plus importante collection de peinture sur écorce hors de l'Australie, constituée par Karel Kupka à la fin des années cinquante, se trouve au musée du Quai Branly.
Jessica De Largy Healy,
Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS), Paris
j.delargyhealy@pgrad.unimelb.edu.au