
Marcel Kuntz, biologiste, directeur de recherche au CNRS, membre du laboratoire « Plastes et différenciation cellulaire » (CNRS / Université Grenoble-I Joseph Fourier)
Catastrophe écologique ou résolution inespérée de la famine, les organismes génétiquement modifiés (OGM) sont au cœur des débats mondiaux – dont les résultats sont peu diffusés. Les experts discutent, les citoyens sont troublés, les législateurs votent des lois, la science est tout à la fois menace, arbitre et Providence… Vos travaux de biologie végétale utilisant la transgenèse et le bilan que vous avez publié récemment sur les OGM vous donnent plein droit à la parole sur le sujet…
Marcel Kuntz : Je ne souhaite pas alimenter les nombreuses controverses sur la question des OGM : j'estime que la mission de l'expert, sur ce thème comme sur bien d'autres, est de mettre sur table les données disponibles, et dans cet ouvrage, mon intention a été de traduire, dans un langage aussi simple que possible, la littérature scientifique internationale, difficilement pénétrable pour la majorité des gens. Je ne me considère pas comme un expert avec ce que cela peut sous-entendre d'arrogance, mais comme un médiateur. La différence ? En paraphrasant Aristide Briand, on pourrait dire qu'être médiateur c'est « parler aux gens » et, j'ajouterais, les écouter. Parler des OGM et des évaluations qui les accompagnent, c'est évoquer des affaires humaines, et il est là question de cheminements plutôt que de détention de la vérité.
Il y a pléthore d'arguments de tous bords : quelles sont pour vous les questions incontournables ?
M. K. : C'est à l'évidence, d'abord, celle des conséquences sur la santé. À laquelle il faut répondre qu'il n'y a pas à ce jour de données scientifiques crédibles qui confortent des allégations sur la dangerosité de ces organismes. Rappelons que le risque pour les OGM s'évalue au cas par cas. Mais, aujourd'hui, le débat se complique car il se déplace sur les effets potentiels à long terme. Pour illustrer la difficulté de la tâche des chercheurs, je citerai un rapport de la FAO/OMS1 disant que « l'on sait très peu de choses sur les effets à long terme… de n'importe quel aliment ». D'un autre côté, la question centrale semble être celle d'un équilibre alimentaire et non celle d'un aliment individuel qui pourrait être paré de toutes les vertus nutritionnelles ou littéralement diabolisé.
L'impact sur l'environnement ?
M. K. : Il est clair que l'agriculture, OGM ou non, a un impact sur l'environnement.
Alors que dans les années cinquante, soixante, la mission de l'agriculture était l'autosuffisance alimentaire, aujourd'hui, la question de l'impact environnemental de celle-ci s'est amplement imposée (pesticides, irrigation, etc.). Certes, les OGM ont la potentialité de réduire cet impact, mais nous ne sommes pas à l'abri d'effets délétères à venir et je dirais que la mission de la recherche est ici d'anticiper les problèmes éventuels plutôt que de pratiquer la constatation après coup.
La troisième question est celle de la séparation des différentes productions agricoles ?
M. K. : Oui. C'est ce qu'on appelle les filières agricoles. C'est là une question d'importance économique et de choix du consommateur. Cette question surgit d'une manière aiguë au sujet des OGM, mais sans en être spécifique car elle se pose pour toutes les filières de qualité différente. Accepteriez-vous d'ingérer de l'huile de colza (non OGM) qui contiendrait des traces de lubrifiant industriel à la suite de pollinisations croisées en provenance d'une autre variété de colza ? Non ! Ceci illustre la nécessité de la séparation et sa faisabilité pratique possible grâce à une concertation entre agriculteurs et au respect des règles.
À propos de respect des règles, qu'en est-il de la législation ?
M. K. : Une loi en débat au Parlement, « Dispositions générales relatives aux organismes génétiquement modifiés et à leur utilisation », suscite des espoirs de clarification des règles en matière de séparation des filières, mais sa transposition en droit français à partir d'une directive européenne de 2001 se fait attendre. Autre espoir : que le futur Haut Conseil des biotechnologies, qui sera créé grâce à cette loi, puisse mieux faire connaître aux citoyens les travaux d'expertise : ils le méritent ! Au-delà de cette loi, les organismes de recherche publique pourraient proposer une définition de la déontologie de l'expertise qui réaffirme un certain nombre de principes, tels que celui du peer reviewing (relecture par les pairs), qui permettrait aux citoyens de distinguer entre conclusions scientifiques (sans oublier leurs limites) et opinions personnelles. Je suggérerais pour finir de bâtir cette déontologie avec le public par des conférences de consensus.
Propos recueillis par Léa Monteverdi
> Pour en savoir plus
http://tamise.ujf-grenoble.fr/wws/info/lettreinfopgm
> À lire
Marcel Kuntz, Les OGM, l'environnement et la santé, éd. Ellipses, coll. « Esprit des sciences », avril 2006
1. FAO : Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. OMS : Organisation mondiale de la santé.
Marcel Kuntz
Laboratoire « Plastes et différenciation cellulaire », Grenoble
marcel.kuntz@ujf-grenoble.fr