

Frank Cézilly
Le paradoxe de l'hippocampe
Une histoire naturelle de la monogamie
Éd. Buchet Chastel, mai 2006, 333 p. – 20 euros
Frank Cézilly est professeur à l'université de Bourgogne (Dijon) et membre du laboratoire Biogéosciences-Dijon (CNRS / Université de Bourgogne).
Pourquoi cette « histoire naturelle » de la monogamie ?
Parce que le problème des origines « naturelles » de la monogamie humaine revient régulièrement, sans que la pertinence même de la question soit discutée. Certains aimeraient nous faire croire que l'espèce humaine est issue d'une lignée ancestrale monogame, impliquant du même coup que la monogamie et la famille nucléaire sont le propre de l'homme. D'autres en revanche, doutent qu'il existe une seule espèce véritablement monogame. Du coup, selon eux, l'homme serait foncièrement polygyne 1, et la coutume du mariage ou de l'union monogame irait à l'encontre de nos tendances « naturelles ». Devant cette controverse, le grand public est un peu perdu. J'ai donc voulu relever le défi de la vulgarisation scientifique sur ce terrain quelque peu glissant où se mélangent trop facilement science, sensationnel et pures divagations. J'ai aussi voulu écrire le livre que j'aurais aimé pouvoir lire lorsque, jeune étudiant, j'étais déjà passionné par le lien entre comportement animal et comportement humain.
Ce magnifique bestiaire semble nous inviter à accueillir notre complexité…
… qui réside dans la diversité. Lorsque l'on s'intéresse à la monogamie animale, ce qui frappe en premier, c'est que ce régime d'appariement est à la fois peu fréquent mais présent sous diverses formes chez une très large gamme d'espèces. En fait, c'est une monogamie plurielle, avec des comportements différents. Par exemple, chez le dik-dik, une petite antilope africaine, l'espèce est monogame mais les mâles ne participent pas du tout aux soins parentaux. À l'autre extrême, on trouve l'hippocampe, chez lequel, fait rare dans la nature, ce sont les mâles qui incubent les œufs dans un véritable marsupium 2. Ils sont donc « enceints » et fidèles à la fois. Un mâle n'accepte d'œufs que de sa femelle qui, en retour, ne confie les œufs qu'à un seul et unique mâle pendant une saison de reproduction. C'est là le paradoxe de la monogamie : en toute logique, les mâles, qui fabriquent des millions de spermatozoïdes, devraient être plus portés vers la polygynie que vers la monogamie, et pourtant…
L'alternative monogame ou polygame chez l'homme pourrait-elle devenir obsolète un jour et ainsi s'évanouir la hantise des « flamants désunis » ?
On peut affirmer, sans peur de se tromper, qu'il n'existe pas de « dispositions naturelles » à la monogamie chez l'espèce humaine, pas plus qu'à la polygynie. Pour ce qui est du naturel, l'observation des espèces animales nous enseigne plutôt que la monogamie répond avant tout à des impératifs économiques. Il en va certainement de même chez l'espèce humaine. De ce point de vue, l'évolution prévisible des sociétés modernes, en lien avec l'amélioration continue du statut économique des femmes, va vers une prédominance d'une monogamie sérielle, c'est-à-dire caractérisée par le caractère éphémère des liens du couple. On peut s'inquiéter ou pas des conséquences, par exemple en termes de familles recomposées, mais la lucidité nous impose de reconnaître que la monogamie humaine tient plus du vieil adage « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras » que de l'image d'Épinal du couple de tourtereaux unis pour la vie. Chez les oiseaux, les flamants roses « divorcent » chaque année et ne s'en portent pas plus mal.
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. Polygyne et polygame n'ont pas la même signification. La polygamie recouvre tout à la fois la polygynie (un seul mâle avec plusieurs femelles) et la polyandrie (une seule femelle avec plusieurs mâles).
2. Poche ventrale des marsupiaux.