
Musée du quai Branly
© C. Lebedinsky/CNRS Photothèque
Nous sommes en passe de réussir notre pari : que les chercheurs se sentent écoutés au musée et que les muséologues voient que les chercheurs ne sont pas enfermés dans leur tour d'ivoire ! » C'est avec une pointe de fierté qu'Anne-Christine Taylor, directrice de la recherche et de l'enseignement au musée du quai Branly, à Paris, se penche sur le travail déjà accompli par son équipe. Et quel travail ! Réconcilier la recherche et la muséologie, sur la base d'une collaboration entre le CNRS et ce nouveau musée, dédié aux arts et aux civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques ! « Dès sa création, le musée du quai Branly se devait d'être un véritable institut où la recherche et l'enseignement pourraient avoir droit de cité », explique-t-elle. Et qui mieux que le CNRS connaît les ficelles de l'organisation de la recherche ?
Le partenariat commence donc en 1999, avec la mise en place d'une unité mixte de service (l'UMS 1834). Son objectif : créer des outils multimédias de vulgarisation scientifique. « Si le musée peut accueillir la recherche, il ne faut pas oublier qu'il reste avant tout un lieu de transmission des connaissances vers le public, précise Anne-Christine Taylor. Il nous fallait donc réfléchir dès le début à une diffusion intelligente du savoir. » La première action des scientifiques consiste à élaborer un espace multimédia d'interprétation au pavillon des Sessions du Louvre, ouvert en avril 2000, où sont exposés cent vingt chefs-d'œuvre du futur musée. Un cédérom regroupant les données scientifiques des objets est édité dans la foulée.
Ce « galop d'essai », passé avec succès, permet à l'équipe de l'UMS, sous la direction d'Emmanuel Désveaux, directeur d'études à l'EHESS et chargé de mission auprès du président du musée, de voir plus grand et de s'attaquer à la véritable programmation multimédia du musée. « Deux programmes, qui conjuguent forme et contenu scientifique, ont été élaborés, explique Lorenzo Brutti, ethnologue, membre de l'unité. Ils sont disponibles sur des bornes interactives dans la mezzanine. » Confiés à Franck Beuvier et Cyril Grouin, le premier, à caractère anthropologique, est intitulé « Regarder l'autre autrement »; le second, « D'une langue à l'autre », traite de linguistique. Ils réunissent des films et des images pris sur le terrain, des interviews de chercheurs, des textes ethnologiques lus par leurs auteurs. « Ici, nous entrons dans un contexte disciplinaire, tient à ajouter Lorenzo Brutti, chargé de la production audiovisuelle des programmes. L'œuvre n'a pas le rôle principal. »
Si les premiers pas du département de la recherche et de l'enseignement du musée ont été dirigés vers la transmission du savoir, ils s'orientent désormais vers sa véritable vocation : la recherche. Le 22 juin dernier, l'inauguration du musée a été l'occasion de signer une convention multipartite pour la création du groupement de recherche international (GDRI) « Anthropologie et histoire des arts ». « Il s'agit d'un réseau de partenaires qui s'accordent pour financer, directement ou indirectement, des recherches dans des domaines scientifiques particuliers », explique Anne-Christine Taylor. Il n'est nullement question d'une structure figée avec des chercheurs permanents, mais plutôt d'une organisation souple soutenant des projets de recherche temporaires. Réunis une première fois en janvier dernier, les quatorze partenaires du GDRI 1 ont pu définir quelques grands domaines particulièrement intéressants, comme le statut social et cognitif des images, le métissage des cultures, les pratiques de la création artistique ou encore la musique. « Les projets qui seront financés dans le cadre du GDRI devront aboutir à des résultats concrets, comme la publication de livres ou de revues, la tenue de colloques, l'organisation d'expositions… », précise Anne-Christine Taylor. Tout en prenant soin d'éviter un divorce progressif entre le GDRI et le musée. « Cela arrive très fréquemment dans ce type d'organisation, regrette la directrice de la recherche et de l'enseignement. Pour cimenter un peu plus les deux structures, de nombreux conservateurs du musée font eux-mêmes partie du GDRI. » Financé à hauteur de 10 000 euros par partenaire pour une durée de quatre ans, ce dernier pourra être reconduit aussi longtemps qu'il le faudra.
Programmation multimédia du musée, base de données cinématographiques, groupement de recherche international… Le partenariat entre le CNRS et le musée du quai Branly s'avère des plus fructueux. Il apparaît aussi sous la forme de collaborations moins formelles, comme l'aide apportée par les chercheurs aux conférenciers, la tenue de présentations d'ouvrages ou de débats… autant de ponts lancés entre la recherche et la muséologie, qui feront peut-être de ce musée des quais de la Seine l'institut des arts et des civilisations dont ont rêvé ses fondateurs.
Fabrice Demarthon
L'enseignement au musée du quai Branly
Si le musée n'est pas destiné à devenir une organisation diplômante et à se substituer aux universités et aux écoles, il accueillera néanmoins des enseignements de haut niveau. Les universités pourront délocaliser certains cours dans ses locaux et profiter ainsi de ses collections. Les conservateurs pourront à leur tour aider les universités à inventer de nouveaux cours ou des séminaires. Par ailleurs, le musée financera trois bourses doctorales et quatre bourses postdoctorales pour la rentrée de septembre 2006.
F. D.
Le musée du quai Branly
Lancé en 1995, le projet de musée dédié aux arts premiers aboutit en 1998 à la création du musée du quai Branly. Ouvert au public depuis le 23 juin dernier, il présente en permanence quelque 3 500 œuvres d'Asie, d'Afrique, d'Océanie et des Amériques sur les 300 000 que comptent ses collections. Au « plateau » d'exposition s'ajoutent une médiathèque, des salons de lecture, des bornes interactives… Plus qu'un simple musée d'art, ses créateurs ont voulu en faire un véritable carrefour des cultures où la beauté des objets va de pair avec la diffusion des savoirs scientifiques.
F. D.
Musée du quai Branly, 222 rue de l'Université, 75007 Paris
1. CNRS, musée du quai Branly, École des hautes études en sciences sociales, universités Paris-I, IV et X, Institut national d'histoire de l'art, Collège de France, École normale supérieure, université East Anglia (Grande-Bretagne), musée ethnologique de Munich (Allemagne), Institut national d'anthropologie et d'histoire (Mexique), université fédérale de Rio (Brésil) et université de Californie Los Angeles (États-Unis).
Anne-Christine Taylor
Musée du quai Branly, Paris
act@quaibranly.fr