
Mathématiques
Du 22 au 30 août 2006, l'élite mondiale se retrouvera à Madrid pour la 25e édition du Congrès international des mathématiciens. L'occasion de faire le point sur la santé des mathématiques en France avec Jean Pierre Bourguignon, directeur de recherche au CNRS, directeur de l'Institut des hautes études scientifiques (IHÉS), qui accueille des mathématiciens d'exception.
Lors du dernier congrès, le Français Laurent Lafforgue avait reçu la médaille Fields, plus haute récompense internationale en mathématiques. Quatre ans après, comment se porte la discipline en France ?
Jean Pierre Bourguignon : Bien, si l'on se fie au programme du congrès : sur vingt conférenciers pléniers, trois sont français, alors que des pays comme l'Allemagne, la Russie ou l'Angleterre n'en ont aucun. Plusieurs raisons expliquent la bonne tenue de la communauté française. Tout d'abord, mathématiciens appliqués et fondamentaux se sont unis dès 1987 pour convaincre les décideurs, lors d'un colloque fondateur, alors qu'ils s'opposent encore dans plusieurs pays majeurs. La montée en puissance des applications s'est donc bien passée en France dans l'ensemble. Second tournant réussi : le rapprochement de certaines branches a priori distantes, comme la géométrie et les probabilités. Enfin, en mathématiques, notre pays dispose de chercheurs de référence dans presque chaque domaine. Ceci dit, malgré tous ces atouts, il ne faudrait pas manquer les grands virages actuels…
… notamment le rapprochement avec d'autres disciplines, comme la biologie ?
J. P. B. : En effet. La construction des « interfaces » avec certaines disciplines est sûrement un enjeu décisif pour le futur. Après la mécanique et la physique, ce sont aujourd'hui l'informatique, et surtout la biologie et la médecine qui nous sollicitent. Un exemple : à présent, certains biologistes comprennent qu'ils ont besoin de mathématiciens pour les aider à traiter les masses colossales de données auxquelles ils ont accès ; le simple recours à de gros ordinateurs ne suffit pas. Mais la collaboration entre spécialistes de ces deux sciences est difficile car ils ont souvent des pratiques radicalement différentes. Nous avons là un immense chantier, sur lequel, à mon avis, trop peu d'efforts sont faits en France au vu des enjeux intellectuels et industriels.
Justement, quels liens entretiennent les mathématiques avec l'industrie ?
J. P. B. : Désormais, les mathématiques sont appelées à jouer un rôle essentiel dans le développement de la haute technologie. On estime que le nombre de mathématiciens travaillant pour l'industrie – au sens large – a crû en une vingtaine d'années d'une centaine à deux milliers 1 ! De plus en plus d'industriels comprennent la nécessité d'avoir une vision de leur activité sur plusieurs décennies, ce qui les motive à faire appel aussi aux mathématiciens pour anticiper les verrous scientifiques. Mais ceci se passe au moment où l'enseignement mathématique dans les grandes écoles françaises régresse : désormais, on pousse davantage les futurs ingénieurs à apprendre le marketing que les mathématiques fondamentales. Nous avons pourtant un potentiel fabuleux… et c'est sur cette image qu'ils sont recherchés à l'étranger.
Bref, les mathématiques françaises vont bien mais peuvent mieux faire…
J. P. B. : Oui ! Nous avons une tradition d'exigence, et une recherche actuellement en bonne santé. Mais il ne faut pas se laisser endormir et renoncer à combler certaines lacunes. Comme celle-ci : d'un côté, nous sommes les meilleurs au monde en théorie des probabilités… de l'autre, très peu de chercheurs travaillent dans le domaine des statistiques ! Enfin, nous devons aussi nous montrer plus offensifs sur le plan international : pour ne prendre qu'un exemple, les mathématiques chinoises sont actuellement en plein essor et très ouvertes sur le monde. À nous de ne pas laisser passer cette belle occasion de travailler ensemble.
Propos recueillis par Matthieu Ravaud
1. Les universités et organismes français comptent environ 4 000 mathématiciens.
Jean Pierre Bourguignon
Institut des hautes études scientifiques (IHÉS), Bures-sur-Yvette
jpb@ihes.fr