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Rendre la ville à l'homme

logement

© Stéphane Kiehl


 

Réduite à sa plus simple expression, une ville est un territoire peuplé d'hommes, de constructions et contrôlé par des institutions que ses occupants se sont données ou qui s'imposent à eux. Quel succès depuis plus de 5 000 ans ! À tel point que pour la première fois, la moitié de la population mondiale est aujourd'hui représentée par l'Homo urbanus. Et au train où vont les choses, il y aura 60 % de citadins en 2030. Rien qu'en Chine, emportée dans une folie constructrice, 400 villes nouvelles devraient naître d'ici à 2020 pour loger plus de 300 millions de ruraux.

Mais voilà, les 150 agglomérations multimillionnaires, et tant d'autres de moindre calibre, sont loin d'être des paradis. « Des conurbations1 déchirées par des autoroutes se consolident aux portes de l'Europe (Istanbul, Beyrouth, Le Caire…). De vastes agglomérations constituées d'habitats précaires se bricolent en Afrique. Des oasis luxueuses jouxtent des bidonvilles insensés dans la plupart des cités sud-américaines. L'Amérique du Nord s'enorgueillit de ses “gated communities”2, où s'affirme une urbanité discriminante. L'Europe, elle, présente un point commun : l'hégémonie de l'automobile », constate Thierry Paquot, chercheur de l'équipe « Vie urbaine » au Laboratoire des organisations urbaines : espaces sociétés, temporalités (Louest)3. « Partout ou presque, renchérit Jean-Pierre Frey, membre du Cressac-CRH4 au Louest, la ville ne cesse de se détériorer » et réclame des ajustements.

Urbanistes et architectes, en particulier, ont fort à faire pour rendre l'espace urbain plus agréable à vivre. Parmi les innombrables défis : imaginer des passerelles entre les métropoles et les villes limitrophes. Ainsi, Paris est une sorte de bulle qui exporte ses pauvres au-delà de la césure physique et symbolique du boulevard périphérique. Cet expansionnisme exacerbe l'exclusion des banlieusards du centre et de ses richesses (voir p. 22). Autre point-clé pour renouer avec l'équilibre : le dimensionnement des édifices. À en croire Jean-Pierre Frey, l'ère des tours, synonymes de fourmilières « déstructurées et claustrophobiques, témoigne de l'absurdité de la concurrence effrénée qui caractérise le capitalisme libéral ». Plus généralement, « il faut trouver le juste milieu entre grandes concentrations dépersonnalisées et morcellement pavillonnaire, moyennant une réflexion particulière sur les morphologies urbaines et sociales ». La réhabilitation des grands ensembles va dans ce sens, recomposant des territoires meurtris et promouvant la « qualité de vie ».

Mais que signifie ce concept, distillé par les municipalités pour servir leur image ? Ne tenir compte que de critères matériels, consuméristes (nombre de logements, d'hôpitaux, de transports en commun…) est réducteur. « La qualité de vie urbaine relève d'autres critères plus subjectifs, de valeurs immatérielles telles que la justice, l'hospitalité, la solidarité intergénérationnelle…, insiste Daniel Bley, chercheur de l'équipe « Dynamique écologique et sociale en milieu deltaïque » (Desmid) au laboratoire « Études des structures, des processus d'adaptation et des changements des espaces » (Espace)5. Pour mieux penser (et panser) la ville demain, il convient de prendre en compte l'image que les populations se font de l'espace qui les entoure. Il faut renouveler nos cadres conceptuels en jumelant plus finement quantitatif (programmes des responsables politiques) et qualitatif (ressenti individuel au quotidien). »

 

 

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© Stéphane Kiehl


Faciliter l'usage de la ville

Un objectif qui passera par la simplification du « déplacement handicapé », sur lequel Rachel Thomas, chercheuse au Centre de recherche sur l'espace sonore et l'environnement urbain (Cresson) du Laboratoire « Ambiances architecturales et urbaines »6, réfléchit de longue date en contestant quelques vues communes. « Depuis juin 1975, constate-t-elle, la France réglemente l'accessibilité de l'espace public urbain, des transports et du cadre bâti, de sorte qu'habiter et circuler en ville ne devrait plus être un parcours criblé d'embûches pour les personnes souffrant d'un handicap. » Des solutions techniques pointent leur nez pour faciliter l'usage de la ville, comme la sonorisation des feux de signalisation ou les rampes d'accès. Des avancées certes, mais la réalité est tout autre : les stations de métro, à Paris, demeurent presque toutes inaccessibles aux fauteuils roulants, tout comme bon nombre de bureaux en étage dans les administrations. Un travers d'autant plus blâmable que le handicap est en passe de devenir une expérience universelle sous nos latitudes. L'Europe compte déjà plus de 600 millions de personnes du troisième âge, et les sujets de plus de soixante ans, confrontés par la force des choses à des déficiences physiques ou sensorielles, représenteront près de 30 % de la population française d'ici à 2030. D'où l'intérêt « de raisonner désormais en termes de “situations urbaines handicapantes” pour l'ensemble des passants, et de révéler comment l'aménagement des lieux entrave le déplacement et l'orientation de tous les usagers de l'espace, sans distinction ». Noble programme, digne de figurer au fronton de « la Ville pour Tous ».

L'espace urbain de demain sera plus humain  si les collectivités locales parviennent à concilier les « trois e » du développement durable : exigences de l'environnement, de l'économie et de l'éthique sociale. Comment ? Notamment en « vitaminant » la mise en œuvre des Agendas 217 locaux imaginés dans le cadre de la Conférence de Rio de 1992 et voués à promouvoir un mode de « gouvernance » plus responsable vis-à-vis des populations locales, de celles des autres pays comme des générations futures. Las, « la mise en œuvre concrète de ces outils, qui permettent de réfléchir au devenir au long cours de la commune et de mettre en place de nouveaux modes de transport, de régénérer des espaces, de lutter plus activement contre les pollutions, apparaît plutôt marginale en France, comme dans la plupart des pays latins, et reste souvent au stade du catalogue de bonnes intentions », relève Corinne Larrue, du Laboratoire « Cité, territoire, environnement et société » (Citeres)8. Ici comme ailleurs, la « percolation » de la notion de développement durable demandera nécessairement un temps long. En un mot : patience.

 

Philippe Testard-Vaillant

 

 

La ruée vers le vert

 

Les villes françaises dont la population augmente le plus ? Celles lovées dans le « rural profond » et hébergeant entre 500 et 2 000 âmes ! De fait, « les cartes montrent une nouvelle répartition de la population à partir de zones très éloignées des grandes métropoles et que l'on condamnait à une décroissance démographique irréversible il y a vingt ans », indique Hervé Le Bras, directeur de laboratoire au Centre de recherche historique (CRH)1. Parmi les causes de ce revirement : la migration de jeunes peu diplômés du Nord et de l'Est vers le Languedoc-Roussillon, où ils trouvent plus de petits boulots ; la double domiciliation de cadres et professions libérales travaillant plus aisément à distance via Internet ; l'installation d'Anglais et de Hollandais dans le Sud-Ouest et en Bretagne ; enfin, le regain d'intérêt pour la notion de désert. « Les urbains cherchent de plus en plus à disposer d'hectares où ils sont seuls, car ils peuvent aisément revenir au cœur des grandes cités pour y jouir de toutes les commodités civilisatrices, dit Hervé Le Bras en invoquant « l'insociable sociabilité des hommes » d'Emmanuel Kant2. La demande d'espace paraît refléter cette pulsion qui peut s'exercer d'autant mieux en France que la densité y est près de trois fois moindre qu'en Angleterre, en Belgique et en Hollande. »

P. T.-V.

 

1. Centre CNRS / EHESS. Il est directeur de recherche à l'Ined et directeur d'études à l'EHESS.

2. Selon le philosophe, les hommes tout à la fois cherchent la compagnie de leurs semblables pour agir de concert et la fuient pour se retrouver face à eux-mêmes.

 

CONTACT : Hervé Le Bras, herve.le-bras@ehess.fr

 

 

 

 

Notes :

1. Conurbation : vaste ensemble urbain, polarisé sur un noyau principal et réalisé par le développement autonome de plusieurs villes ou agglomérations voisines.
2. Des quartiers résidentiels gardés 24 h/24.
3. Laboratoire CNRS / Universités Paris-X et XII / Écoles d'architecture de Paris et de Clermont-Ferrand. La citation de Thierry Paquot est extraite de son livre Des corps urbains, éd. Autrement, 2006.
4. Centre de recherche sur l'habitat.
5. Laboratoire CNRS / Université Avignon / Universités Aix-Marseille-I et II / Université Montpellier-III / Université de Nice.
6. Laboratoire CNRS / Écoles d'architecture de Grenoble et Nantes.
7. L'Agenda 21 est un programme d'actions pour le xxie siècle orienté vers le développement durable. Ses principales fonctions sont la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, la production de biens et de services durables, la protection de l'environnement.
8. Laboratoire CNRS / Université de Tours.

Contact

> Daniel Bley, danielbley@aol.com
> Thierry Paquot, th.paquot@wanadoo.fr
> Jean-Pierre Frey
jean-pierre.frey@paris-valdeseine.archi.fr
> Rachel Thomas
rachel.thomas@grenoble.archi.fr
> Corinne Larrue, corinne.larrue@univ-tours.fr


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