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Un toit pour tous

Pour gagner ses galons de « durabilité », la ville du futur devra aussi résoudre le problème, des plus délicats, du droit au logement pour tous. Sortant du bois des revendications sociales chaque fois que l'insuffisance de l'offre ou son inadaptation empêche les ménages les plus vulnérables d'accéder à un logement de bonne qualité et de s'y maintenir, cette demande est actuellement loin d'être satisfaite en France. C'est que les besoins en la matière, liés aux évolutions sociodémographiques (transformation du style de vie, séparation des ménages, vieillissement de la population, montée de l'isolement…), n'ont cessé d'être sous-estimés depuis un quart de siècle. Résultat : malgré le retour de la construction à des niveaux jamais atteints depuis vingt ans, 800 000 à 900 000 logements manqueraient à l'appel.

Deuxième phénomène alarmant : l'orientation de moins en moins sociale de la construction. En 2000, sur les 311 000 logements sortis de terre, 208 000 étaient accessibles sous conditions de ressources (soit 67 % du volume total), contre 162 000 en 2005 (40 % de l'offre) alors que plus de 400 000 logements ont été mis en chantier. Même décalage s'agissant des seuls logements sociaux (les HLM, pour faire simple). Si leur nombre est passé de 42 000 à 76 000 entre 2000 et 2005, la part dévolue aux PLS (les logements sociaux « haut de gamme » offrant des loyers 50 % supérieurs à ceux des logements sociaux ordinaires) a grimpé dans le même temps de 10 % à 30 %.

 

Pour que chacun vive dignement…

Quels remèdes pour renverser la vapeur ? Trois suggestions, parmi d'autres. En premier lieu, une volonté plus affirmée des collectivités territoriales pour produire des logements à caractère social. Encore faut-il, pour cela, en avoir les moyens, le logement étant un domaine où l'on ne peut pas faire plus avec moins : en 2005, les dépenses de la collectivité en faveur du logement social étaient de 1,82 % du PIB, contre 2 % il y a cinq ans. Et puis, un « maire bâtisseur est un maire battu », selon l'expression d'un grand constructeur. « Un maire n'a intérêt à construire des logements sociaux ni financièrement (cela coûte plus que cela ne rapporte à la commune) ni électoralement (ses administrés veulent souvent rester “entre eux” et craignent l'arrivée de nouveaux entrants) », commente Vincent Renard, chercheur au Laboratoire d'économétrie du Pôle de recherche en économie et gestion de l'École polytechnique (Preg)1. D'où la quasi-schizophrénie de certains députés-maires qui exaltent à l'Assemblée nationale la mixité sociale et un meilleur contrôle de l'usage du sol et du marché immobilier, mais à qui il arrive de s'écarter de ces nobles promesses derrière leur bureau municipal. Ne pas oublier non plus que l'État est devenu très faible – la gestion des crédits-logements relève désormais des établissements publics de coopération intercommunale et des départements qui en font la demande – et s'empêtre dans des textes alambiqués. « Avez-vous entendu parler du projet de loi portant “Engagement national pour le logement”2 ?, demande Vincent Renard. Il est ambitieux mais très complexe. Les maires ont ainsi bien du mal à maîtriser les évolutions législatives et réglementaires. La machine est vraiment grippée… »

Deuxième suggestion : fonder le droit au logement sur une autre logique que celle de l'aide sociale. « Ne faut-il pas envisager de retrouver des capacités de régulation du marché pour peser, à la source, sur les processus d'exclusion du logement ? Ou pour le dire autrement, ne convient-il pas de faire de la production de logements accessibles financièrement une priorité nationale ? », s'interroge René Ballain, du laboratoire « Politiques publiques, action politique, territoires » (Pacte)3.

Dernière perspective « incontournable », selon le même expert : la promotion d'« un droit au logement opposable, qui ouvrirait pour les citoyens des possibilités de recours devant le juge et qui désignerait une autorité responsable », à l'instar de ce qui se passe en matière d'éducation. L'école est obligatoire en France jusqu'à seize ans, et les parents peuvent obtenir que leur enfant soit scolarisé. Pourquoi n'en serait-il pas de même en matière de logement puisqu'il s'agit là d'une condition essentielle pour que chacun puisse vivre dignement ?

 

Philippe Testard-Vaillant

 

 

squat

© Stéphane Kiehl


Le squat : un monde à part

 

Occupation sans autorisation d'une école ou d'un commissariat à Barcelone, d'une rue entière comme St Agnes Place à Londres, d'une friche industrielle par des camions et des roulottes à Berlin, d'un bâtiment délabré en France… : le phénomène du squat1 est d'abord lié à la crise du logement et a pris un double visage à partir de 1980 : d'un côté des squatters issus de la tradition des luttes urbaines et fortement politisés, de l'autre « des groupes voulant juste un espace pour vivre et plus enclins à la négociation avec les pouvoirs publics », explique Djemila Zeneidi-Henry, géographe à l'équipe « Rennes-Espaces et Sociétés » (Reso) du laboratoire « Espaces géographiques et sociétés » (Eso)2. À l'heure actuelle, trois types de squats coexistent : – des « squats de précarité », seule alternative à la rue pour des SDF (isolés ou en groupe) et des familles immigrées (régularisées ou non) ;– des « squats d'artistes », occupés par de jeunes créateurs majoritairement issus de milieux modestes et trouvant dans le squat une solution d'hébergement ;– des « squats autonomes » d'inspiration anarchiste revendiquant la pratique artistique comme acte politique et véhiculant un discours très critique sur la ville. Tous ont pour dénominateur commun de « développer une forme d'autonomie, de récupérer ce que la ville jette en dénonçant la société de consommation ». Et tous, à l'échelon européen, « sont structurés par la mobilité. Ce sont des “lieux-mouvements”. Internet, notamment, a donné corps à un réseau des squats en Europe qui renoue avec le projet d'utopie urbaine à grande échelle ».

P. T.-V.

 

1. Contrairement à l'Angleterre où il n'est pas illégal, le squat est un délit en France et en Espagne (depuis 1996).

2. Laboratoire CNRS / Université Rennes-II / Université Caen / Université Nantes / Université Angers / Université Le Mans.

 

CONTACT : Djemila Zeneidi-Henry

djemila.zeneidi-henry@uhb.fr

 

 

 

 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / École polytechnique.
2. Ce projet de loi invite l'ensemble des acteurs du logement, notamment le monde HLM et les représentants du parc privé, à établir un nouveau Pacte national pour le logement afin de s'assurer que les objectifs du Plan de cohésion sociale seront tenus, et tout spécialement les objectifs de production de logements sociaux.
3. Laboratoire CNRS / IEP Grenoble / Universités Grenoble-I et II.


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