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Pas de quartier pour les ghettos

Depuis trente ans, les métropoles françaises s'étalent, débordent sur les communes périphériques et absorbent les campagnes alentour. « L'“attraction” d'une ville atteint désormais 30, 40, voire 60 km, du fait de l'amélioration des transports et de la diffusion de l'automobile », explique Denise Pumain, du laboratoire Géographie-Cités1. Ainsi, est venu le temps des « rurbains », qui s'éloignent des grandes agglomérations pour réaliser leur rêve : accéder à la propriété et à la maison individuelle à un prix abordable comparé à celui, prohibitif, de l'hyper-centre.

Mais cette expansion spatiale exacerbe les logiques ségrégatives. Et ce, pour au moins trois raisons. Primo, l'émergence de quartiers pavillonnaires périurbains génère un habitat destiné aux « couches moyennes », ce qui nuit au principe de « brassage social résidentiel ». Secundo, les espaces périurbains sont eux-mêmes « cloisonnés par des ségrégations entre opérations voisines de standing différent, entre acheteurs de modèles de différentes tailles…», fait observer Martine Berger, membre du Laboratoire « Dynamiques sociales et recomposition des espaces » (Ladyss)2. Tertio, ce processus s'accompagne d'une accélération de la « gentrification »3 des quartiers centraux « populaires » et de la « ghettoïsation » des vastes ensembles d'habitat social, « ce qui prive de nombreuses communes de banlieue de leurs éléments les plus jeunes, les plus actifs et les plus porteurs d'ascension sociale intergénérationnelle ».

 

 

travail

© Stéphane Kiehl


 

 

Favoriser la mixité

 

Diversité, brassage, cohésion, solidarité, équilibre… bref, mixité sociale : ces notions vertueuses, unités de la « grammaire » de l'action publique pour garantir la qualité du « vivre ensemble », sont donc « remises en cause par de nouvelles pratiques de la ville », dit Jean-Pierre Lévy, directeur adjoint du Louest. Même si de nombreux quartiers ont connu des transformations architecturales et urbanistiques « qui n'auraient sans doute jamais vu le jour sans les quelques moyens supplémentaires apportés par les politiques successives (4,6 milliards d'euros en 1999, 5,7 en 2003), et même si des mutations profondes sont intervenues dans la manière de coordonner l'intervention des différents acteurs sur les territoires urbains, la récolte n'a pas été à la hauteur des espérances », renchérit Claude Jacquier, du Pacte.

La faiblesse essentielle de ces plans successifs à la base d'une mauvaise gouvernance urbaine ? D'être bien « trop techniciens » – en se focalisant sur le traitement des symptômes de l'exclusion – et trop peu « politiques » – en ne s'attaquant pas aux mécanismes de fragmentation des villes –, analyse le même expert. Comment pousser les feux des réformes indispensables ? « L'enjeu majeur, estime Claude Jacquier, est de renouveler la manière de concevoir, d'organiser et de gouverner la ville. » Et ce, surtout en faisant accéder « les urbains “sans voix”, au premier rang desquels les “sauvageons” ou la “racaille”, à l'espace public de la négociation politique et de la décision ». Une pratique courante dans les pays anglo-saxons et nordiques, où le « bottom-up » – qui consiste à réfléchir à partir du « bas » – prime sur le « top-down » à la française, dans lequel toute décision tombe d'« en haut ».

Et puis, la gestion du peuplement « se doit de prendre en compte l'ensemble des pratiques de la ville et non pas la seule dimension résidentielle », indique Jean-Pierre Lévy. Ainsi, s'interroger sur la mixité suppose d'identifier aussi les conditions d'accès aux espaces publics et aux ressources urbaines des différents groupes sociaux ou ethniques. Rude défi, vu la tendance actuelle à la normalisation des lieux collectifs. Pour preuve, la demande croissante, de la part de toute une partie de la population, d'un contrôle social plus virulent ou encore l'inflation d'interdictions municipales « comme si l'imprévisible, la différence, le “non maîtrisable” n'avaient plus de place dans nos sociabilités, dit Arnaud Gasnier, chercheur au Groupe de recherche en géographie sociale de l'université du Maine (Grecum) de l'Eso. Par ailleurs, on voit croître rapidement, à l'échelle européenne, le nombre de centres commerciaux, récréatifs ou touristiques, de gestion privée fonctionnant comme autant de bulles aseptisées, normées, qui avivent les fragmentations spatiale et sociale entre “bobos”, touristes, actifs et résidents-habitants, au risque, parfois, de favoriser “l'entre-soi” ».

Quid, enfin, de l'insécurité ? Comment se fait-il qu'une part grandissante des citadins exprime un sentiment de peur alors que, même si la « ghettoïsation » de certains quartiers périphériques y sème une violence endémique, « le processus de civilisation des mœurs » continue de plus belle, en ville comme ailleurs ? Sans doute ce paradoxe est-il alimenté par trois phénomènes, analyse Laurent Mucchielli, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip)4. D'abord, la perte des grands repères collectifs (idéologiques, religieux, politiques) et la poussée de l'anonymat, de la précarité… Ensuite, la façon dont « certains médias se complaisent dans le sensationnalisme, au point de décupler les peurs et de faire naître de véritables paniques morales, comme avec les “tournantes” (viols collectifs) en 2001 ». Enfin, l'attitude des pouvoirs publics qui ont peu à peu « sombré dans la mise en œuvre d'une politique punitive ayant surtout pour effet d'exclure du jeu social les individus déviants ». Il est permis de penser que « le discours sécuritaire ne peut pas réellement rassurer une population urbaine inquiète de l'avenir pour des raisons de fond et sans cesse alarmée par les médias », conclut Laurent Mucchielli. Une sorte de cercle vicieux que « seul un certain cynisme peut ignorer ».

 

Philippe Testard-Vaillant

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Universités Paris-I et VII.
2. Laboratoire CNRS / Universités Paris-I, VII, VIII et X.
3. Gentrification : processus de conquête de quartiers populaires dévalorisés par des populations aisées.
4. CNRS / Ministère de la Justice / Université
Versailles-St-Quentin.


Contact

> Denise Pumain, pumain@parisgeo.cnrs.fr
> Martine Berger, martine.berger@univ-paris1.fr
> Jean-Pierre Lévy
jean-pierre.levy@paris-valdeseine.archi.fr
> Claude Jacquier
claude.jacquier@upmf-grenoble.fr
> Arnaud Gasnier
arnaud.gasnier@univ-lemans.fr
> Laurent Mucchielli, mucchielli@cesdip.com


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