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Cap sur la ville verte

Construire une ville en accord avec le développement durable, c'est aussi respecter l'environnement : maintenir la qualité de l'air, gérer l'eau, traiter les déchets, économiser l'énergie et privilégier la qualité de vie des habitants.

Pour les chercheurs des laboratoires du CNRS, il vaut mieux adapter la ville à la nature plutôt que d'adapter la nature à la ville. Par exemple, en respectant le cours naturel d'un fleuve au lieu de le canaliser à tout prix. Il s'agit de comprendre les interactions entre la ville et l'environnement et de trouver des compromis entre le développement de l'une et le respect de l'autre. Avec comme point de mire de donner des pistes aux urbanistes, architectes et décideurs des collectivités locales pour intégrer les contraintes environnementales au développement urbain. Ce qui n'est pas une mince affaire.

 

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© Stéphane Kiehl


 

Purifier L'air

Oxydes d'azote, dioxyde de soufre, particules en suspension, métaux lourds, hydrocarbures aromatiques polycycliques, dioxines, composés organiques volatils (COV), pollens… la liste des polluants atmosphériques est longue ! Principaux enjeux de la lutte contre cette pollution : la santé et l'effet de serre. En France, si la pollution a globalement diminué, 11 millions de tonnes de polluants sont néanmoins émis chaque année dans l'atmosphère. « Le trafic automobile est bien sûr un problème majeur », explique Jacques Comby, directeur du Laboratoire de climatologie, risques, environnement (LCRE) au laboratoire « Environnement, ville et société » (EVS) de Lyon1. Le trafic routier produit en effet 48 % des émissions d'oxydes d'azote, et chaque année, un automobiliste français émet 2,5 fois le poids de sa voiture en CO2.

Mais « les activités industrielles, les installations de traitement des déchets et les activités domestiques, notamment le chauffage, sont aussi responsables de la pollution ». Cependant certaines mesures ont porté leurs fruits : le taux de dioxyde de soufre, un polluant principalement dû aux combustibles fossiles, a été réduit de 73 % à Lyon depuis 1990. Comment ? Grâce à l'application des réglementations environnementales, à la modernisation des installations et à la diminution de la quantité de soufre dans les combustibles.

Enfin, Jacques Comby met en garde contre des idées reçues : la population est souvent très sensible aux alertes sur les pics de pollution, mais « il est connu aujourd'hui que, pour inquiétants qu'ils soient, ces pics, en règle générale, n'ont sans doute pas d'effets aussi nocifs que la pollution de fond (taux chronique de polluants dans l'air urbain), souvent encore mal mesurée et qui constitue un enjeu majeur pour la santé des citadins ».

 

 

Préserver L'eau

En 2010, plus de la moitié de l'humanité vivra dans des villes… La gestion durable de l'eau en ville devient donc une question majeure. De moins en moins ressource « naturelle », l'eau devient un « bien économique » – c'est-à-dire produit, distribué, consommé, détruit, recyclé et reproduit. Ce changement de statut génère de nouvelles pratiques, des inégalités, des conflits et de nouveaux rapports de force politiques.

« Historiquement, l'approvisionnement en eau et l'assainissement des villes s'organisent autour d'un modèle technique, le réseau. Ce modèle repose sur l'exploitation de ressources naturelles considérées comme inépuisables et des infrastructures lourdes de transport, de production d'eau potable, de distribution et de collecte… », rappelle Graciela Schneier, responsable du groupement de recherche (GDR) Rés-eau-ville. En France, cette activité s'est développée en associant secteur public et secteur privé à travers un schéma de gestion particulier, la délégation de service public. Le « modèle du réseau » et sa gestion ont été exportés dans les grandes villes d'Amérique latine, d'Asie, d'Afrique et en particulier, à partir des années quatre-vingt-dix, dans le cadre de programmes de privatisation promus par les bailleurs de fonds internationaux. Pour Elisabeth Dorier-Apprill, professeur de géographie à l'université de Provence, « si ces réformes peuvent s'avérer efficaces d'un point de vue gestionnaire, elles conduisent à une aggravation des conditions de vie des populations pauvres. En effet, la “marchandisation” de l'eau entraîne la suppression des points d'accès gratuits. Et de nouveaux gaspillages en résultent : les firmes cherchent à augmenter le nombre d'abonnés et les quantités consommées pour rentabiliser leurs réseaux, ce qui augmente les émissions d'eaux usées. » D'ailleurs, « comme en témoigne la fin de nombreuses privatisations et/ou concessions d'eau dans les grandes villes du monde – Manille, Sydney, Buenos Aires, La Paz –, le modèle promu par les bailleurs de fonds pour connecter aux réseaux les habitants pauvres est rentré dans une impasse depuis une quinzaine d'années », précise Graciela Schneier. Finalement, « tiraillées entre les réseaux, la borne-fontaine, le camion-citerne et le vendeur d'eau… les villes explorent de nouvelles approches techniques et pratiques locales pour résoudre le manque d'accès à l'eau et à l'assainissement ».

 

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© Stéphane Kiehl


Dans les villes des pays développés aussi, ce modèle montre ses limites : la croyance aveugle dans la technique a été remplacée par des soucis de qualité, de protection des ressources et du milieu naturel. Les usages changent (eau du robinet versus eau en bouteille) et la société civile participe de manière croissante aux débats.

Alors que la consommation n'avait jamais cessé de monter en France, elle diminue depuis 1990. Le niveau est revenu à celui des années soixante. Pour éviter le gaspillage, toutefois très marqué dans les pays développés, l'une des solutions est la récupération des eaux pluviales dans les bâtiments. « De plus en plus de maîtres d'ouvrage sont séduits par cette idée », souligne Bernard de Gouvello, chercheur au Centre scientifique et technique du bâtiment et membre du GDR Rés-eau-ville.

L'idée n'est pas neuve, bien sûr, mais la nouveauté est de collecter l'eau pluviale sur les toits des bâtiments et d'acheminer cette eau non potable vers un réseau préexistant pour l'arrosage des jardins, le nettoyage des sols, les chasses d'eau… Mais cette solution se heurte à la réglementation, qui stipule que l'eau destinée à un usage domestique doit être potable. Autre difficulté, économique cette fois : l'investissement nécessaire pour équiper les bâtiments risque d'être supérieur à l'économie substantielle sur la facture d'eau. Enfin, un risque technique et sanitaire subsiste : celui de confondre les deux réseaux qui alimenteraient le bâtiment et donc de consommer une eau non potable.

Au final, la tendance est à une gestion intégrée de l'eau dans la ville (préservation de la ressource, distribution équitable et consommation raisonnée, gestion active de la pollution et des eaux usées, intégration des acteurs).

 

 

traiter Les déchets

Un Français produit en moyenne 450 kilogrammes de déchets par an ! Pour Chantal Berdier, de l'équipe « Développement urbain » du laboratoire EVS, l'évolution dans le temps du traitement des déchets reflète celle de la perception de l'espace public par la société. « Jusqu'à la Révolution, le traitement des déchets consiste en leur exclusion du logement. L'intervention publique est absente ou inefficace. » La propreté urbaine en prend un coup ! Après cette date, le ramassage des ordures se fait de manière plus cohérente. « La ville rejette ses déchets à l'extérieur », à charge pour l'écosystème de les assimiler. C'est seulement dans les années quatre-vingt que l'on s'inquiète de la concentration des déchets en décharge. Leur fermeture annoncée conduit au « tout incinération » et à son cortège de pollution atmosphérique, notamment l'émission de dioxines, polluants nocifs bio-accumulables.

Gérard Bertolini, économiste au Laboratoire d'analyse des systèmes de santé de Lyon2, confirme : « Avant, le stade critique dans la gestion des déchets concernait leur collecte. C'est d'ailleurs toujours le cas en Afrique. Désormais, dans les pays du Nord, c'est plutôt leur traitement qui est source de problèmes. » Ainsi, la mise en décharge de biodéchets, source de gaz à effet de serre, est décriée en Europe. Mais aux États-Unis, où elle est conçue comme bioréacteur, producteur de méthane collecté et valorisé, la décharge a encore le vent en poupe.

Pour Gérard Bertolini, il faut évoluer vers le multifilière. « Plutôt que l'incinération de masse, il faut développer le tri sélectif. » Ce système permet entre autres de valoriser les déchets, mais il se heurte à des obstacles pratiques – trois poubelles dans la cuisine, ça prend de la place ! – et sociologiques – les vêtements de seconde main trouvent de plus en plus difficilement preneur, au moins dans les pays riches.

 

 

chasser Le bruit

Stress, insomnie, troubles de l'audition et même cardiovasculaires… les maux du bruit sont enfin entendus. Ainsi, 51 % des Français déclarent être gênés par le bruit, et ils accusent en premier lieu le trafic automobile. Mais il est difficile de modéliser le bruit du trafic routier en ville : « connaître les caractéristiques d'une voiture, celles du revêtement sur lequel elle circule, ne suffit pas. Il faut aussi des informations sur le trafic global et son évolution », explique Dominique Habault, directrice du Laboratoire de mécanique et d'acoustique de Marseille (LMA)3 et du GDR « Bruit des transports ». « D'autres éléments viennent compliquer la prévision des niveaux de bruit : rues en u, façades, mobilier urbain, régime variable du trafic… », continue Dominique Habault.

Qu'à cela ne tienne, certaines recherches visent à élaborer des revêtements absorbant la propagation des vibrations ou encore à réduire les bruits à la source. D'autres visent à élaborer des indicateurs plus pertinents que les décibels (dB), qui ne mesurent que l'intensité d'un son. On considère de fait qu'au-dessus de 65 dB, un son est désagréable. Mais un bruit discontinu, intermittent, saccadé, pourra être perçu plus négativement qu'un bruit de plus forte intensité, si ce dernier est constant et que l'on connaît son origine. Les travaux menés en psychoacoustique, notamment au LMA, tentent ainsi de relier les paramètres objectifs et subjectifs.

 

Julie Coquart

 

   

 

Des modèles de ville

Des scénarios d'aménagement urbain qui intègrent l'ensoleillement, les effets thermiques ou encore la circulation des vents… ?

Les chercheurs du laboratoire « Ambiances architecturales et urbaines » de Nantes1 en sont des experts. Leur objectif premier : concevoir des constructions plus économes en énergie, en privilégiant par exemple l'éclairage direct d'un bâtiment. « Mais nos logiciels tiennent aussi compte du confort dans les espaces extérieurs, et proposent par exemple un endroit situé à l'abri du vent pour construire un marché ! », explique Christian Marenne, du laboratoire. Autre exemple de solution proposée par la simulation dans l'aménagement urbain : trouver l'endroit idéal pour la plantation d'arbres dans les espaces citadins et étudier le comportement des différents types de végétation face à la pollution urbaine. « Souvent, les gens associent la présence d'arbres en ville au respect de l'environnement », commence Christiane Weber, directrice du laboratoire « Image et ville »2. Or, il ne faut pas s'arrêter à l'évidence. « La localisation et le type de végétation influencent l'écoulement de l'air : une rue bordée d'arbres aura tendance à retenir l'air pollué sur place. Alors que des buissons auraient un effet différent ». In fine, ces travaux de modélisation pourraient bien être intégrés dans des projets d'aménagement urbain raisonné.

J. C.

 

1. Laboratoire CNRS / École architecturale de Grenoble / École architecturale de Nantes.

2. Laboratoire CNRS / Université Strasbourg-I.

 

CONTACTS :

Christian Marenne, christian.marenne@cerma.archi.fr

Christiane Weber, christiane.weber@lorraine.u-strasbg.fr

 

 

 

champ libre à la biodiversité urbaine

Le principal ennemi de la biodiversité pourrait être la croissance toujours plus rapide de l'urbanisation. « À Paris comme partout, cette biodiversité est en déclin », déclare Jacques Moret, directeur de l'unité « Inventaire et suivi de la biodiversité »1. En cause, la transformation de l'habitat – ainsi, les constructions modernes, plus lisses, sont défavorables à la nidification. Selon le chercheur, « les mesures réglementaires ne suffisent plus au maintien de cette biodiversité. Il faudrait négocier avec les aménageurs et associer les habitants ».

Pourtant, dans les espaces naturels prisonniers d'un tissu urbain, une grande biodiversité peut persister. Pour comprendre les limites de cet apparent paradoxe et appréhender cette résistance à l'avancée urbaine, l'équipe « Écologie du paysage et biologie de la conservation » de l'Institut méditerranéen d'écologie et de paléoécologie (Imep)2, prend pour exemple deux plantes rares, emblématiques de la biodiversité méditerranéenne : la sabline de Provence et l'astragale de Marseille, que l'on trouve encore aux Goudes, un quartier du VIIIe arrondissement de Marseille. Les chercheurs étudient notamment à partir de quel degré de morcellement de leur habitat ces plantes sont menacées. Mais quelles relations entretiennent les citadins avec ces formes de vie ? Pour Nathalie Blanc, du Ladyss, ils manifestent un nouvel intérêt pour les animaux urbains, confirmé par plusieurs tendances. Ainsi, les institutions locales se préoccupent de la biodiversité (Charte du vivant de la ville de Paris), les associations naturalistes – comme la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO)3 ou l'Association française d'information et de recherche sur l'animal de compagnie (Afirac)4 – s'intéressent désormais à la ville, et la réglementation évolue (loi de 1999 protégeant les chats errants). Jusque-là, selon l'historien Alain Corbin, prévalait l'idée que « le végétal pare et embaume la ville, l'animal la dépare et l'empuantit »5. Mais si l'état d'esprit des citadins change, ce n'est pas sans contradictions, car, dans leurs représentations, le cafard échappe au règne naturel pour n'être qu'un symbole de crasse et de pauvreté.

Magali Sarazin

 

1. Unité CNRS / MNHN / Ministère de l'Écologie et du Développement durable.

2. Institut CNRS / Universités Aix-Marseille-I et III.

3. http://www.lpo.fr/

4. http://www.afirac.org/

5. Le miasme et la jonquille, Flammarion, « Champs », Paris, 1986.

 

CONTACTS :

Jacques Moret, moret@mnhn.fr

Nathalie Blanc, nathali.blanc@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus

 

>> À lire

 

- Ville et environnement, Elisabeth Dorier-Apprill (dir.), éd. Sedes, 2006

- Villes et hospitalité, Les municipalités et leurs « étrangers », Anne Gotman (dir.), éd. de la Maison des sciences de l'homme, 2004

- Ordres et désordres urbains, Michel-Louis Rouquette (dir.), éd. Presses Universitaires de Perpignan, 2006

- Les marques urbaines du prestige, Le cas d'Evora au Portugal, Georges Augustins, éd. Société d'ethnologie, 2006

- Des corps urbains, Sensibilités entre béton et bitume, Thierry Paquot, éd. Autrement, 2006

- Les plans de déplacement urbains, Jean-Marc Offner, éd. La Documentation française, 2006

 

>> Exposition

 

De Vesontio à Besançon, La ville s'expose

Du 12 mai au 27 novembre 2006, musée des Beaux-Arts et d'archéologie de Besançon

http://www.besancon.fr

 

 

>> À voir

 

- La forme d'une ville, de Jean-François Dars et Anne Papillault, avec Hervé Le Bras comme conseiller scientifique (1996, 24 min)

- Les temps sont mûrs, de Jean-François Dars et Anne Papillault (2004, 27 min)

Pour voir la notice du film :

http://videotheque.cnrs.fr/doc.php?id_doc=881

Pour visionner le film : http://videotheque.cnrs.fr/

 

 

Contact : Véronique Goret (Ventes)

CNRS Images – Vidéothèque

Tél. : 01 45 07 59 69 – videotheque.vente@cnrs-bellevue.fr

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Universités Lyon-II et III / Université St-Étienne / Insa Lyon / École nationale des travaux publics de l'État / ENS Lettres et sciences humaines.
2. Laboratoire CNRS / Universités Lyon-I et III / Centre anticancéreux Léon Bérard.
3. Laboratoire CNRS.

Contact

> Jacques Comby, comby@univ-lyon3.fr
> Graciela Schneier, res-eau-ville@ivry.cnrs.fr
> Elisabeth Dorier-Apprill,
apprill2@up.univ-mrs.fr
> Bernard de Gouvello ,
bernard.degouvello@cstb.fr
> Chantal Berdier, chantal.berdier@insa-lyon.fr
> Gérard Bertolini, berto@univ-lyon1.fr
> Dominique Habault, habault@lma.cnrs-mrs.fr


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