
André Lapied
La loi du plus faible
Généalogie du politiquement correct
Éd. Les Belles Lettres, avril 2006, 162 p. – 13 euros
Pourquoi un économiste écrit-il un livre sur la morale ?
Mon parcours, à l'inverse de l'évolution historique de la discipline, m'a conduit de l'économie quantitative à la philosophie économique et en particulier à l'une de ses branches : la philosophie morale. L'objectif de cet essai était d'appliquer la méthode philosophique nietzschéenne à un phénomène contemporain que l'on nomme le « politiquement correct », né de nos démocraties modernes et orchestré par les médias. Cette méthodologie est basée sur le phénomène de l'Éternel Retour dont le moteur est la nécessité (comme chez certains présocratiques), mais que le hasard empêche de revenir à l'identique. Il met en scène le tragique du devenir : le conflit entre des volontés de puissance différentes qui opposent forts et faibles. Ici, je tiens à préciser que je n'utilise pas ce concept dans son acception récupérée par les régimes fascistes.
Comment opère cette monstrueuse pensée unique ?
Elle se déroule en trois temps. D'abord, les faibles noient les forts sous les effets du ressentiment (le fort est « méchant » donc le faible est « bon ») et de la mauvaise conscience (le fort est empêché d'exercer sa force), ce qui aboutit à un renversement : la loi du plus faible. Ici émerge le « politiquement correct ». Vient ensuite la négation de l'individu, de son autonomie, de son pouvoir de décision et de sa capacité à prendre en main et à accepter son destin. Elle débouche sur la constitution de groupes – le communautarisme – où l'individu se perd et où il ne retrouvera le réconfort que par le nombre. Contrairement aux phénomènes dont il prend la place (les religions ou les idéologies), le politiquement correct n'est pas un système mais un amoncellement hétéroclite sans cohérence d'interdits et de recommandations cocasses qui touchent absolument tous les domaines de la vie, de l'action politique aux loisirs, travail, famille, langage (les aveugles, par exemple, deviennent des « malvoyants »), etc. Autrement dit, il s'empare d'individus réels pour les transformer en constructions théoriques représentatives du type humain politiquement correct : l'humanitaire invariablement bon, l'enseignant toujours dévoué, le pompier à votre service permanent…
Cette construction sociale ne présente-elle que des inconvénients ?
Toute construction sociale ne peut être évaluée que par sa faculté à tirer l'ensemble d'une société vers le haut ou vers le bas. Or, le communautarisme, qui se cache derrière l'alibi de la protection des « minorités », n'a pour unique but que d'exercer une tyrannie sur les « majorités » et de les empêcher d'agir. Il a un avantage, en effet. Un seul : sa vocation à se retourner contre lui-même en provoquant la multiplication jusqu'à l'infini des micro-communautés qui reviendront fatalement à un individu nouveau selon le mécanisme nietzschéen de l'Éternel Retour.
Propos recueillis par Léa Monteverdi