
Physique
Au cœur de la matière, certains phénomènes défient le bon sens. Rien, par exemple, n'interdit à une particule de se trouver à deux endroits différents en même temps. Avec des dispositifs expérimentaux et un « arsenal » mathématique d'une très grande finesse, les physiciens cherchent à comprendre ces différents états quantiques1. C'est le cas, depuis quinze ans, du Laboratoire « Collisions, agrégats, réactivité » (LCAR)2 de Toulouse, où les chercheurs viennent justement d'observer deux nouveaux phénomènes : une spirale toute particulière, dite de Cornu, décrite par un atome lorsqu'il est excité par une impulsion laser ultracourte, et un « nœud d'interférences » émis par une molécule. Retour sur deux avancées de premier ordre.
Place, tout d'abord, à la spirale de Cornu. Des travaux, publiés dans Physical Review Letters3, se sont intéressés à l'atome de rubidium, rebaptisé par l'équipe du LCAR4 le « spirographe quantique ». Pourquoi un tel surnom ? Au cours de leurs observations, les chercheurs ont mesuré (en amplitude et phase) l'évolution de l'état quantique de cet alcalin sur des temps ultracourts. Résultat ? Lorsque le rubidium interagit avec une impulsion laser, il décrit très rapidement… une spirale de Cornu. Principale caractéristique de celle-ci : à vitesse constante, sa courbure progresse de manière linéaire. On la retrouve dans les raccordements de voies de chemin de fer ou de bretelles d'autoroutes. « Nous pensons que ce comportement existe aussi lors d'une superposition d'états, quelle que soit l'impulsion », explique Bertrand Girard du LCAR. On perçoit alors l'importance de cette première observation.
© IRSAMC Lorsqu'un atome est excité, son état quantique évolue très vite. Il décrit une spirale de Cornu, représentée ici.
Mais penchons-nous à présent sur le « nœud d'interférences ». L'iode, cette molécule présente dans l'eau de mer, est bien connue des physiciens : elle est facile à mettre en phase gazeuse et ses bandes d'absorption de la lumière sont proches de celles du visible, ce qui en fait un objet d'observation privilégié. Excitée à l'aide d'une impulsion laser très brève, l'iode se met à vibrer. Lorsque cette vibration se produit « longtemps », c'est-à-dire durant dix picosecondes5, le paquet d'ondes associé au mouvement se fragmente en deux faisceaux. Ceux-ci finissent par osciller en opposition et se croisent, donnant ainsi naissance à une interférence quantique. « Une seule et même onde se forme alors », a constaté Bertrand Girard. Conséquence : dans ce nœud d'interférences, les deux paquets ne peuvent plus être détectés séparément ! Pour réussir cette observation, le physicien – avec Chris Meier du LCAR et le groupe de Kenji Ohmori à l'Institute of Molecular Sciences (Japon) – a paramétré pendant un an la résolution spatiale et temporelle des impulsions laser traversant le jet de molécules d'iode. Cette précision expérimentale, publiée dans Science6 leur permet de recréer artificiellement des interférences quantiques, quelle que soit la molécule excitée.
À quoi bon comprendre et maîtriser ces phénomènes ? Cela permet tout simplement d'envisager le contrôle de réactions chimiques gazeuses ou liquides, tout autant que le traitement ultrarapide de l'information… Une « brique » du futur ordinateur quantique.
Aude Olivier
1. On parle d'état quantique pour les particules microscopiques (atomes, électrons, photons…) car leur énergie ne peut prendre qu'un certain nombre (quantum) de valeurs bien précises. Voir Le journal du CNRS de février 2005.
2. Laboratoire CNRS / Université Toulouse-III Paul Sabatier.
3. Physical Review Letters, 17 mars 2006, vol. 96, n° 10, art. 103002.
4. Antoine Monmayrant, Béatrice Chatel et Bertrand Girard.
5. Une picoseconde = 10-12 seconde.
6. Science, 17 mars 2006, vol. 311, n° 5767, pp. 1589-1592.
Bertrand Girard
Laboratoire « Collisions, agrégats, réactivité », Toulouse
bertrand.girard@irsamc.ups-tlse.fr