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Maximón, dieu aux mille visages

Au Guatemala, depuis près de deux cents ans, un culte autochtone se développe en marge du catholicisme. Originaire de la région de Santiago de Atitlán, à l'Ouest du pays, il est dédié à Maximón. Portrait d'un personnage aux noms et aux visages multiples à travers un ouvrage illustré par d'extraordinaires photographies.

vue santiago

© S. et H. Colombani

Vue générale du village de Santiago de Atitlán, rive sud-ouest du lac Atitlán.


 

Au fond d'une petite maison, située au cœur de Santiago de Atitlán, résonnent des incantations. Au centre de toutes les attentions, un étrange personnage. Maximón est là, figure emblématique de la culture guatémaltèque. Noyé dans les fumées d'encens, de tabac et les vapeurs d'alcool, il trône au milieu des offrandes. Enveloppé de foulards multicolores, vêtu d'un pantalon indien typique, il est coiffé de deux chapeaux superposés. Son visage est suggéré par un masque de bois sculpté. Au creux de ses lèvres, une cigarette se consume.

 

maximon

© S. et H. Colombani

Le Maximón de Santiago de Atitlán sert de référence aux autres effigies du pays. Fait d'un corps de bois (« palo de pito ») enveloppé de feuilles de maïs, il mesure environ un mètre. Il existe peu de détails sur sa fabrication. Elle reste secrètement gardée.


Cet être ambigu, mi-dieu mi-saint, ou traître, est à la fois vénéré et craint par ses fidèles.

« Ses actions peuvent être tantôt bénéfiques, tantôt maléfiques, relate Sylvie Pédron-Colombani, sociologue et spécialiste des nouveaux cultes en Amérique latine1. Hommes et femmes font appel à lui aussi bien pour obtenir une guérison ou un succès commercial ou amoureux que pour provoquer le malheur chez leur voisin. Créé, selon la légende atitèque, pour sauvegarder l'ordre sexuel dans le village, il est le premier transgresseur de la morale qu'il est censé garder. »

Tout au long du livre Maximón au Guatemala : dieu, saint ou traître2, Sylvie Pédron-Colombani détaille et commente son culte. De nombreuses images et photographies viennent appuyer des textes riches et colorés. Les informations récoltées sont le fruit de plusieurs années de recherche, de lectures et de rencontres. Les sources écrites ne sont pas très répandues au Guatemala. La tradition orale demeure encore très ancrée dans les mentalités.

 

livre maximon

© S. et H. Colombani


Ce véritable travail d'orfèvre, débuté dans les années quatre-vingt-dix, permet de retracer l'histoire d'un pays marqué par les conflits (conquête espagnole, colonisation, conversions massives au protestantisme, guerre civile). Maximón est le reflet de ce passé tourmenté : un métissage complexe. À la fois mélange de religion catholique, de culture et de rites mayas mais aussi de paix et de violence, de bien et de mal, de masculin et de féminin. Cette dualité se retrouve fortement dans ses différentes appellations.

Les populations croient qu'il est en même temps San Simon3, Judas Iscariote ou bien d'autres encore, tels que Mam (divinité des anciens Mayas), Pedro de Alvarado (conquistador), saint Michel (capitaine des anges), saint Pierre (premier apôtre), etc.

Au Guatemala, la religion dominante est le catholicisme, conséquence directe de la conquête espagnole. Cependant, l'Église s'est longtemps accommodée de la présence de rituels ancestraux célébrés dans les confréries. Depuis la fin de la guerre civile (1996), tout a changé dans la région de Santiago.

 

offrandes

© S. et H. Colombani

La veille du dimanche des rameaux, de jeunes hommes récupèrent, dans un village voisin, un chargement de fruits mûrs (assimilés à la femme, ils sont le symbole de la fertilité) et de fleurs. Ces offrandes orneront la chapelle de Maximón, le parvis de l'église… La semaine sainte est le moment le plus fort du culte.


 

Des groupes religieux, essentiellement des pentecôtistes4, se sont imposés et l'équilibre religieux s'est vu menacé. Les nouveaux prédicateurs protestants ont condamné les anciennes traditions, et plus particulièrement le culte de Maximón. Ce personnage hybride n'a pas été renié, bien au contraire. Incarnation du diable, il est montré du doigt et accusé des pires horreurs (débauche, maladie…). Soucieux d'exclusivisme sur le plan religieux et du respect de règles morales strictes (non-consommation d'alcool ou de cigarettes), les pentecôtistes ont posé de nombreux interdits. Utilisant la peur comme arme de persuasion, les missionnaires ont conquis le cœur de nombreux villageois. Les femmes, durement touchées par les massacres contre-insurrectionnels, se sont converties en masse. Ce faisant, le culte de Maximón a décliné.

affiche santiago

© S. et H. Colombani

Affiche promotionnelle de l'office guatémaltèque du tourisme, sur laquelle figure Maximón. La présence récente des touristes a donné un nouveau souffle à son culte.


Pour survivre, il a dû s'adapter. La présence récente des touristes lui a donné un souffle nouveau : participation massive aux cérémonies, argent déposé en offrandes, achat de bougies, statuettes ou tableaux. Au fil des années, il s'est diffusé dans l'ensemble du pays et même au-delà (Mexique, États-Unis). Il a suivi les routes commerciales5. Son apparence, son nom ou ses rituels se sont transformés en fonction des lieux. Toutefois, le culte de Maximón de Santiago de Atitlán est resté la référence. « Dater précisément sa création est très difficile, conclut Sylvie Pédron-Colombani. La plupart des fidèles affirment qu'il est né il y a une éternité, du temps des ancêtres mayas. Mais si ses origines réelles se perdent dans les nombreuses légendes qui l'entourent, on estime aujourd'hui que ce culte ne remonte pas à plus de deux cents ans. »

 

Géraldine Véron

 

 

 

> À lire

Sylvie Pédron-Colombani, Maximón au Guatemala : dieu, saint ou traître, Periplus Publishing, 2004

Notes :

1. Sylvie Pédron-Colombani est membre du Centre d'enseignement et de recherche en ethnologie américaniste (Erea) du CNRS et maître de conférences à l'université Paris-X-Nanterre.
2. Un documentaire de 27 minutes réalisé et commenté par Sylvie et Hervé Colombani est actuellement disponible. Maximón est produit par CNRS Images.
3. L'anniversaire de Maximón est célébré chaque 28 octobre en référence à saint Simon, l'un des douze apôtres de Jésus-Christ.
4. Le pentecôtisme est un mouvement religieux fondamentaliste assimilé au protestantisme, fondé en 1906 à Los Angeles. Il se caractérise entre autres par de nombreux interdits entraînant une rupture dans le mode de vie du fidèle.
5. On dit aussi que Maximón est le dieu protecteur des marchands et des voyageurs.

Contact

Sylvie Pédron-Colombani
Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative, Nanterre
sphcjc@hotmail.com,
s.colombani@noos.fr


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