
Paléoclimatologue
© S. Vareilles/Univ. Paul Cézanne
Qu'elle évoque le Sahara du Néolithique, « verdoyant, riche en lacs et cours d'eau, peuplé de girafes et de rhinocéros ! », et vous voici gagné par son amour de l'Afrique. Le « flash » remonte à sa première mission, lors de sa thèse : un mois et demi passé dans le désert éthiopien lui révèle tout à la fois les sédiments des lacs anciens, l'esthétique fulgurante de ces contrées, et l'ethnie Afar. Françoise Gasse a trouvé sa piste. Et la suivra en dépit des obstacles… la géologie « de terrain » étant alors très masculine. Rien ne destinait pourtant cette native du Nord-Est de la France à courir les sables tropicaux, si ce n'est peut-être un goût prononcé pour les formes et les couleurs. Tentée un moment par les Beaux-Arts, elle intègre finalement « Normale Sup Fontenay » où elle enseignera pendant près de vingt ans. Pourquoi la géologie ? « Parce que les cailloux, c'est beau, cela se regarde, se touche et ça parle. »
La voici donc récoltant au fil de ses missions des sédiments dont les « couches peuvent se lire comme les pages d'un livre qui remonte le temps ». Elle a travaillé sur des échelles de temps allant jusqu'au million d'années, mais se concentre de plus en plus sur des périodes proches de nous, les derniers millénaires et les derniers siècles. Objectif : reconstituer les changements hydrologiques et climatiques de ces zones aujourd'hui arides, et en déchiffrer les causes. Pour l'atteindre, elle met à profit ses connaissances sur les diatomées, des algues unicellulaires connues pour la variété de leurs enveloppes siliceuses. « À partir d'un grand nombre d'échantillons de diatomées actuels, on corrèle statistiquement les pourcentages de chaque espèce à différents paramètres physico-chimiques connus. De là, on peut reconstruire quantitativement les changements de milieu (profondeur des eaux, salinité…) qui peuvent ensuite être interprétés en termes de climat. » Après des années consacrées à l'Afrique de l'Est, ses recherches la mènent vers des milieux tout différents, d'abord sur l'autre « rive » du continent – Niger, Mali, pays du Maghreb, Madagascar, Malawi –, puis vers l'Orient – Caspienne, Tibet, déserts de Chine.
Intégrée au CNRS en 1986, cette scientifique a longtemps dirigé une grosse unité de recherche ainsi que, dix ans durant, un programme international d'étude des climats continentaux. L'occasion de « piloter » plusieurs dizaines de thésards, africains en particulier, de publier et aussi de bousculer certains dogmes en la matière. Par exemple en pointant du doigt l'existence de fluctuations des pluies amples et rapides sous les tropiques pendant les derniers dix mille ans (l'Holocène)… alors que le climat de cette période était considéré comme stable.
Mais n'allez pas limiter ses champs d'investigation au passé. Avec la même énergie, elle en promeut les applications « modernes ». Là pour tester des modèles climatiques prévisionnels, ici pour comprendre l'épuisement des ressources hydriques de nombreuses régions du globe. On peine décidément à l'imaginer « retraitée » d'ici à un an. Un éméritat la tente bien… « mais j'ai tellement de choses à faire. Ne serait-ce que voyager et retrouver des amis rencontrés à travers le monde… » Mais plus question d'être constamment entre l'ici et l'ailleurs. Sa nouvelle vie au pays du romarin lui a redonné le temps de « faire des choses avec [ses] mains ». Au programme : peindre des meubles en bois, restaurer des miroirs, jouer de la flûte traversière… et s'occuper de ses cinq petits-enfants.
Patricia Chairopoulos
1. CNRS / Universités Aix-Marseille-I et III / IRD.
2. Décernée tous les trois à quatre ans par le roi de Suède, elle récompense un ensemble de travaux sur les sciences de la Terre.
> Françoise Gasse
Centre européen de recherche et d'enseignement en géosciences de l'environnement (Cerege), Aix-en-Provence
gasse@cerege.fr