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2. Protéger le patrimoine naturel

requinAu Népal, un usage trop intensif d'insecticides vient de décimer les essaims d'abeilles d'une vallée d'altitude. Dans les eaux tropicales, les coraux blanchissent et leur faune associée dépérit. La flore du Cap et les toundras s'étiolent. En Europe, la course aux rendements agricoles accélère le déclin des oiseaux, la recherche de cultures propres supposant l'élimination des « mauvaises » herbes qui servent de garde-manger à une vingtaine d'espèces courantes… Inutile de rallonger la liste. La biodiversité, qui a fait son entrée en géopolitique lors du Sommet de Rio en 1992, souffre. Décline, se banalise, s'éteint. Partout ou presque. De plus en plus. « Rien que pour les vertébrés, dont on ne devrait naturellement perdre en moyenne qu'une espèce par siècle, on enregistre pour le XXe siècle plus de 260 extinctions », commente Robert Barbault. À en croire l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), plus de 3 600 espèces de plantes et 3 500 espèces de vertébrés, dont un quart des espèces de mammifères, risquent de faire à brève échéance les frais mortifères du « lavage Homo… sapiens, bien sûr. C'est donc une sixième crise d'extinction en masse, causée par notre espèce, qui se profile1 et dont l'enclenchement est avéré ».

S'en inquiéter est une nécessité. D'abord, comme le rappelle Denis Couvet, parce que les écosystèmes terrestres et marins « nous fournissent quantités de ressources (céréales, fibres textiles…), et que leur bon fonctionnement (fertilité des sols agricoles, absorption du CO2…) ainsi que leur stabilité (atténuation des perturbations – crues, tsunamis, raz-de-marée –, résistance aux maladies émergentes et aux invasions biologiques, contrôle des ravageurs des cultures…) dépendent de la diversité biologique ». Et puis, qui dit espèces rayées de la carte dit phénomène irréversible. « En biologie, on ne peut pas recréer une espèce », dit Jacques Weber. Par ailleurs, à chaque disparition correspond celle d'une quantité inconnue d'interactions. Impossible, par conséquent, de savoir si ce n'est pas l'ensemble du système vivant qui est ébranlé.

 

 

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  Une question d'équilibre

 

Mais a-t-on besoin de toutes les espèces ? Se poser la question « dénote une profonde ignorance du fonctionnement du vivant, tonne le même expert. On peut comparer la biodiversité à un jeu de mikado et ses pertes aux tiges que l'on retire au fur et à mesure. Enlevez-en une, puis deux : rien ne bouge. Mais un jour, le tas pourrait s'écrouler sur lui-même et l'une des tiges emportées être l'espèce humaine ». D'où l'intérêt, pour les responsables scientifiques, politiques et économiques, de ne pas se désintéresser de l'extraordinaire richesse biologique de la planète, même si « sa conservation ne semble pas susceptible de faire naître une “bulle technologique” et souffre ipso facto d'un manque de financement structurel ».

 

guyanne adèle

© A. Pavé/CNRS Photothèque

Étudier les effets des aménagements hydrologiques sur les écosystèmes (comme ici la retenue de Petit-Saut en Guyane) est un enjeu majeur pour la protection de l'environnement.


 

Deux milieux écumant de diversité biologique réclament en particulier des soins intensifs : l'Amazonie, dont les 4,2 millions de km2 concernent neuf États, et les espaces marins, dont seuls quelques pour cent sont protégés alors qu'il faudrait atteindre un tiers. La première, encore très boisée – n'en déplaise aux catastrophistes –, Alain Pavé en résume la luxuriance en quelques chiffres : « Rien qu'en Guyane, on dénombre 1 200 espèces d'arbres, contre moins d'une centaine en Europe de l'Ouest. 5 milliards d'“individus” y présentent un diamètre supérieur à 10 centimètres, 16 milliards un diamètre supérieur à 2 centimètres. Et la masse de carbone stockée dans ces arbres approche les 10 gigatonnes2. » De plus, l'Amazonie, comme les autres forêts tropicales, qui tapissent à elles toutes 7 % de l'épiderme terrestre et abriteraient plus de la moitié des espèces vivantes, joue un rôle de régulateur climatique au niveau local et régional, voire global.

Comment, sur le long terme, aménager le plus « intelligemment » possible l'espace amazonien, scarifié par l'exploitation du bois, les activités minières, la construction de barrages et, surtout, la recherche de nouvelles terres agricoles ? Quelques pistes. Primo, s'efforcer de comprendre « quels mécanismes biologiques et écologiques sélectionnés au cours de l'évolution produisent spontanément la biodiversité, et ce pour mieux gérer la forêt », indique Alain Pavé. Secundo, étendre les zones de préservation pour laisser au maximum le système fonctionner sur lui-même. Faute de quoi six des bassins hydrographiques majeurs de l'Amazone pourraient voir disparaître au moins les deux tiers de leur couvert forestier. Et un quart des 382 espèces endémiques de mammifères pourraient perdre plus de 40 % de leur habitat.

Les autorités brésiliennes sont-elles assez sourcilleuses ? Pour François-Michel Le Tourneau, géographe au Centre de recherche et de documentation sur l'Amérique latine (Credal)3, « il ne faut pas perdre de vue que le gouvernement local est tiraillé entre le désir louable de protéger la forêt amazonienne et la volonté de promouvoir une politique de développement qui permette à sa population d'acquérir un niveau de vie équivalent à celui des pays du Nord ». Traduction : intervenir, oui, mais pas au point de devoir se lier les mains. « L'effort engagé sur place pour “défendre” la forêt n'en reste pas moins l'un des plus importants menés dans le monde, poursuit le même observateur. À peu près un tiers de la région amazonienne du Brésil, soit l'équivalent de presque trois fois la France, est aujourd'hui protégé à un titre ou un autre, quitte à frustrer certains milieux économiques. »

 

 

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  Océans : une situation critique

 

Maintenant, cap sur les océans, où le nombre d'espèces décrites avoisinerait les 200 000. « Même si la biodiversité marine est très inférieure à la biodiversité continentale, elle est tout aussi importante en termes de dynamique des écosystèmes ou de ressources ! Or, l'océan est victime d'une détérioration sans précédent avec des conséquences graves, voire irréversibles sur la diversité biologique. La situation est critique, vu le retard accumulé », s'exclame Jean-Pierre Féral, directeur du laboratoire « Diversité, évolution et écologie fonctionnelle marine »4. Malmenées par des pollutions à répétition, par l'intensification du trafic maritime (+ 460 % depuis 1960) et par des prélèvements de plus en plus intensifs, les étendues liquides ont perdu 50 % à 90 % de leurs grands poissons prédateurs (espadons, thons…). Perturbés dans leur structure et leur fonctionnement, progressivement dominés par des individus de taille de plus en plus petite, les stocks marins se dégradent et s'appauvrissent.

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© J.-G. Harmelin.DIMAR-CNRS

Les mers servent de plus en plus souvent de « vide-ordures » où s'entassent en surface les déchets en tout genre des activités humaines.


Le milieu côtier ? Pareillement maltraité, estime Christian Hily, chercheur au Laboratoire des sciences de l'environnement marin (Lemar)5. « Deux mots résument la situation : homogénéisation et banalisation des habitats et des peuplements. » Sur le banc des accusés : la migration de populations vers le littoral. Vers 2025, 75 % des hommes vivront sur une bande côtière de 100 kilomètres de large, contre 60 % en ce début de XXIe siècle. Notons aussi l'explosion de l'urbanisation et de la spéculation immobilière, de la pêche (surexploitation, dégâts dus aux engins…), du transport maritime, du tourisme. Sans oublier que les océans servent d'ultime réceptacle pour les déchets des activités humaines en écopant des rejets d'effluents domestiques, agricoles et industriels qui « enrichissent » les eaux estuariennes en nitrates et phosphates. Et qu'à une moindre échelle, les amateurs de crustacés qui déplacent à marée basse les rochers, sans les remettre en place, perturbent sévèrement toute une faune fixée d'éponges et d'anémones de mer qui se retrouve exposée à la lumière et aux prédateurs tandis que les algues et la faune vivant à la surface des rochers meurent et pourrissent sous les blocs…

Coûteuses, difficiles à mettre en place et nécessairement au long cours, les solutions pour renverser la vapeur n'en sont pas moins limpides : maîtriser le réchauffement climatique, juguler la surexploitation des ressources de pêche, les pollutions diverses, l'augmentation de la population humaine sur les côtes, la fragmentation et la perte des habitats, renforcer les systèmes législatifs… Bref, un travail de titan pour les instances internationales concernées. Tous sur le pont !

 

Philippe Testard-Vaillant

 

 

 

La région méditerranéenne, palme d'or de la biodiversité

(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 

hot spots

© Conservation International

Un « hot-spot » (« point chaud ») est une région terrestre dont la richesse en espèces endémiques est exceptionnelle mais fortement menacée. On compte aujourd'hui 34 de ces zones géographiques représentatives de la biodiversité et situées pour la plupart sur des îles. Sur la carte, chaque zone est délimitée par une couleur.Plus d'informations sur : www.conservation.org


 

Quitte à en étonner plus d'un, la région méditerranéenne, qui constitue seulement 10 % du territoire national, est la championne tricolore de la biodiversité. S'y retrouvent en effet les trois quarts des 102 espèces de mammifères et des 273 espèces d'oiseaux nicheurs recensées dans l'Hexagone, ainsi que les deux tiers de « nos » 4 900 espèces végétales (plantes à fleurs, fougères…). « Avec 2 200 espèces végétales, précise John Thompson, chercheur au CEFE, le département de l'Hérault héberge à lui seul presque 50 % de la flore française dans seulement 1,1 % de l'espace. » Les principaux facteurs expliquant une telle profusion du vivant sur tout le pourtour européen de la Grande Bleue1, au point d'en faire l'un des 34 « points chauds » de la diversité biologique sur Terre ? Un passé géologique mouvementé (à l'origine de phénomènes d'isolement des massifs montagneux et des îles) et une histoire climatique propices à la diversification des espèces. Mais attention ! Autant le paysage de l'arrière-pays continue d'offrir l'image d'une mosaïque végétale hors normes, même si les espèces de milieu ouvert s'y raréfient à petit feu, en particulier sous l'effet de l'expansion des forêts2 (une « colonisation » hostile, par exemple, à une espèce protégée comme la pivoine), autant le littoral enregistre en accéléré une perte de diversité. Urbanisation galopante (mille personnes de plus par mois dans l'Hérault !), bétonnage des côtes synonyme de fragmentation voire de destruction des milieux naturels… : être la première destination touristique du monde n'a pas que des avantages, écologiquement parlant. Pour endiguer cette banalisation de la biodiversité, surtout loin des côtes, « il importe de constituer des priorités en ce qui concerne les espèces végétales à préserver. Et de mettre en place un réseau d'habitats protégés permettant de réconcilier le fonctionnement et la dynamique des systèmes écologiques avec les activités humaines », préconise John Thompson.

P. T.-V.

 

1. Laquelle, avec 0,8 % de la surface de l'océan mondial, héberge 8 à 9 % de sa

biodiversité (10 à 12 000 espèces).

2. Depuis le début du XXe siècle, la superficie boisée de la région Languedoc-Roussillon a doublé à la suite de l'abandon des terres et des pratiques culturales.

 

CONTACT : John Thompson

john.thompson@cefe.cnrs.fr

 

Notes :

1. Au cours des 500 derniers millions d'années, la Terre a connu cinq vagues d'extinction massives d'espèces.
2. La biodiversité, au niveau mondial, absorbe 40 % du carbone que nous émettons et amortit donc considérablement le réchauffement climatique.
3. Centre CNRS / Université Paris-III.
4. Laboratoire CNRS / Université Aix-Marseille-II.
5. Laboratoire CNRS / Université de Brest.

Contact

> François-Michel Le Tourneau
fmlt@fmlt.net

> Jean-Pierre Féral
feral@com.univ-mrs.fr

> Christian Hily
christian.hily@univ-brest.fr


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