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3. Contrôler les activités humaines

Chaud, chaud, le futur sera chaud ! L'œil rivé aux statistiques, les spécialistes du Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (Giec) égrènent froidement leurs conclusions : la température moyenne de la surface du globe a grimpé de 0,6 °C depuis un siècle. Toutes les années depuis 1995, sauf 1996, ont été plus chaudes que n'importe quelle année depuis plus de 140 ans. « Et les modèles prévoient, pour la fin du XXIe siècle et à l'échelle de la planète, des niveaux moyens de réchauffement de 1,5 °C à 5,8 °C », assure Sylvie Joussaume, directrice de l'Institut national des sciences de l'Univers. À qui la faute si la combustion des hydrocarbures et du charbon a entraîné l'augmentation foudroyante de la concentration en gaz à effet de serre et donnera des chaleurs aux terriens dans les prochaines décennies ? À « une espèce gaspilleuse, polluante, avide de biens, d'espace, et inconsciente jusqu'à il y a peu des conséquences de ses actes : Homo sapiens, qui se conduit comme un éléphant dans un jeu de quilles », selon l'expression de Robert Barbault. Qu'à force de peser sur la biosphère, ses ressources et ses équilibres, notre espèce ait bientôt du mal à encaisser l'uppercut climatique qu'elle s'est elle-même expédié, il faut s'y attendre. Que le restant du vivant ait aussi à payer les pots cassés, tout l'indique. À en croire les projections les plus pessimistes (à interpréter avec prudence), 35 % des espèces vivantes, à l'horizon 2050, menacent de ne pas réchapper au changement climatique en cours ; le réchauffement se surajoutant aux trois autres grands facteurs d'extinction : la dégradation des milieux, les invasions biologiques et la surexploitation par l'homme.

Déjà, les clignotants s'affolent. Prenez les insectes. Moult espèces, par chance inoffensives, se sont mises à migrer vers le nord ou en altitude, à la recherche de conditions favorables à leur survie et à leur développement : des lépidoptères, des coléoptères, la mante religieuse, les libellules, etc. Idem, hélas, de vraies « pestes » comme le dendroctone du pin ponderosa au Canada, qui « progresse en continu vers le Nord, voit sa densité de population doubler chaque année et ravage des millions d'hectares de forêts », commentent Isabelle Chuine et Wilfried Thuiller, respectivement en poste au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE), à Montpellier1, et au Laboratoire d'écologie alpine (Leca)2, à Grenoble. Mêmes causes et mêmes effets chez les oiseaux. 196 espèces nicheuses sur les 435 inventoriées en Europe ont gagné des parages plus septentrionaux depuis le début du XXe siècle. La cigogne blanche en tête, dont certaines populations hivernent dorénavant dans le Sud de l'Europe et non plus en Afrique. Le guêpier d'Europe, naguère exclusivement méridional, niche maintenant partout en France où nombre d'oiseaux communs (l'hirondelle des fenêtres, la mésange…) battent de l'aile.

 

 

fleur  Le déplacement des espèces

 

L'impact du réchauffement sur la biodiversité, la faune et la flore marines le connaissent : depuis vingt ans, deux tiers de 36 espèces étudiées de poissons d'Atlantique Nord, dont le cabillaud et la lotte, sont remontés de 50 à 400 kilomètres vers le nord, alors que le carrelet et la raie fleurie ont préféré gagner des eaux plus profondes, donc plus froides. Jean Boucher, de sa vigie du département « Ressources halieutiques » de l'Ifremer, confirme l'ampleur du phénomène : « Des individus d'espèces de la zone intertropicale sont observés de plus en plus fréquemment et en plus grand nombre dans des latitudes de plus en plus élevées. » Tel est le cas d'un petit crustacé planctonique, le copépode Calanoides carinatus, qui ne dépassait pas les côtes du Maroc jusque dans les années soixante-dix et que l'on rencontre maintenant dans le golfe de Gascogne et la Manche. Ou encore de formes tempérées comme la sardine, l'anchois, la daurade grise et le bar, dont l'abondance augmente et s'étend vers la mer du Nord.

 

fleur jolieLes plantes subissent et subiront aussi de plein fouet l'emballement du climat. Le méditerranéen chêne vert pourrait coloniser des habitats plus septentrionaux, comme le noisetier et le châtaignier, lesquels disparaîtraient localement de la marge sud de leur aire de répartition. Il faut s'attendre en outre à des bouleversements du paysage en montagne où un grand nombre d'espèces végétales (voir le dossier de notre numéro 192) pourraient être remplacées par d'autres évoluant pour le moment en plaine et parfois envahissantes et dangereuses pour l'homme ou les animaux d'élevage : le laurier-cerise (toxique), l'ambroisie (au pollen allergène)… « Nos travaux, qui portent sur 2 000 espèces végétales, montrent que le taux de renouvellement de la flore européenne atteindrait 42 à 62 % selon le scénario socio-économique qui se réalisera », avance Wilfried Thuiller.

Un malheur ne venant jamais seul, les déplacements d'espèces inhérents au chambardement climatique qui se profile seront gravement perturbés par la gestion du territoire par les hommes. C'est que la pression de l'homme fragmente les habitats naturels. Et qu'« une espèce dont le potentiel démographique diminue en raison de la dégradation de son milieu par les activités humaines (expansion des villes, construction de routes ou d'autoroutes, mise en place de structures interdisant le passage des individus migrateurs…) s'éteindra d'autant plus facilement que les conditions climatiques ne seront plus propices à sa survie », commente Isabelle Olivieri, dont le travail à l'Isem consiste notamment à modéliser la façon dont une population s'adapte à son nouvel environnement partiellement détruit ou dégradé.

Quid des invasions biologiques provoquées par l'homme et nuisibles aux écosystèmes terrestres comme aquatiques ?


jardin montpellier

© I. Olivieri/CNRS Photothèque

À Montpellier, ce jardin expérimental permet de savoir si le séneçon du cap, une espèce végétale originaire d'Afrique du Sud, a évolué depuis sa « colonisation » de l'Europe.


Un cas d'école : le séneçon du cap, une plante native d'Afrique du Sud et parvenue en Europe à la fin du XIXe siècle dans les soutes de bateaux chargés de laine de mouton. Présent en 2006 de l'Espagne à la Finlande, ce fléau ubiquiste, nocif pour le bétail, provoque un krach de la diversité végétale partout où il sévit. Autre exemple tristement fameux, celui de la Méditerranée, de loin la championne du monde des mers catégorie « invasions ». On y compte 150 espèces de macro-algues non indigènes, beaucoup introduites par la conchyliculture. Pas moins de six invasions s'y développent présentement, dont celle de l'« algue tueuse » Caulerpa taxifolia.

 

Philippe Testard-Vaillant

 

 

 

gènes vs pathogènes

 

L'extension du virus de la grippe aviaire dans le monde est-elle un dégât collatéral de l'érosion de la biodiversité ? Pour François Renaud, qui dirige le laboratoire « Génétique et évolution des maladies infectieuses » (Gémi)1, la réponse est clairement oui. Pour une raison simple : les effectifs de l'espèce humaine ne cessent de croître. Or, nourrir autant de bouches exige la pratique de l'élevage intensif. Mais l'hyperexploitation d'un petit nombre d'espèces s'accompagne d'une diminution de leur variabilité génétique. Ce dont profitent les pathogènes. « Si un virus comme H5N1 parvient à s'adapter à un génotype de poulet à un instant t, il se multipliera d'autant plus facilement que tous les poulets sont identiques », explique le chercheur. Les oiseaux migrateurs, « plus diversifiés d'un point de vue génétique », sont moins touchés. Le principal défi pour l'homme ? Concilier la réponse à ses besoins alimentaires et le maintien de la biodiversité. Le rôle protecteur de cette diversité est confirmé, entre autres, par une étude menée en Amazonie par l'équipe de Jonathan Patz, de l'université de Madison, avec le Gémi : dans les zones boisées de la forêt tropicale, le risque de piqûre de moustique est environ 300 fois inférieur à celui des régions déforestées. Citons aussi les espaces marins, où mollusques et crustacés sont déjà fichés comme vecteurs de maladies telles que le choléra…

P. T.-V.


1. Laboratoire CNRS / IRD

 

CONTACT : François Renaud, francois.renaud@mpl.ird.fr

 

 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Universités Montpellier-I, II et III / ENSA Montpellier / Cirad.
2. Laboratoire CNRS / Universités Grenoble-I et Chambéry.

Contact

> Sylvie Joussaume
sylvie.joussaume@cnrs-dir.fr

> Isabelle Chuine
isabelle.chuine@cefe.cnrs.fr

> Wilfried Thuiller
wilfried.thuiller@ujf-grenoble.fr

> Jean Boucher
jean.boucher@ifremer.fr

> Isabelle Olivieri
olivieri@isem.univ-montp2.fr


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