
Archéologie
© Ed. de la Nerthe/J.-M. Gassend, Lambèse, 2005 Redécouverte presque intacte en 1840 par l'armée française, la cité romaine de Lambèse disparaît faute de soins. Aujourd'hui, des aquarelles rendent justice à sa splendeur, qui avait ébloui le maréchal de Saint-Arnaud, « resté absorbé » sur les marches du temple d'Esculape (photo) au son des valses de Strauss.
Lambèse, fleuron antique adossé au massif des Aurès. Jadis, capitale militaire de l'Afrique romaine et quartier général de la troisième légion Auguste. Aujourd'hui petite bourgade algérienne presque abandonnée, du nom de Tazoult, située à 100 kilomètres au sud-ouest de Constantine. Ses ruines antiques, qui s'étendent sur une large surface, contrastent singulièrement avec les nouvelles constructions sauvages et bétonnées qui jaillissent çà et là sans aucun égard pour les vestiges qu'elles écrasent. Ici, l'essentiel de l'urbanisme qui a fait la magnificence de la cité romaine a été sévèrement détruit au cours du siècle dernier. « À ce rythme, il ne subsistera sans doute bientôt plus rien de la ville antique », déplore l'archéologue Michel Janon.
Rien ? Exception faite du livre que le chercheur du CNRS, grand spécialiste de l'Algérie à l'Institut de recherche sur l'architecture antique (Iraa)1 de l'université d'Aix-en-Provence, vient de copublier avec son collègue architecte et aquarelliste Jean-Marie Gassend2. L'ouvrage, original, s'attache à faire revivre cette cité romaine, l'une des plus importantes d'Algérie, en déchiffrant et en reconstituant minutieusement des vestiges dégradés. Pour raviver leurs couleurs et leur splendeur passées, les auteurs se sont appuyés sur des croquis, dessins et relevés archéologiques réalisés dans les années 1840 par les soldats d'un régiment de la légion étrangère commandé par le colonel Carbuccia. Ce corps d'armée française, qui s'emploie alors à conquérir l'Algérie, découvre avec stupeur le site oublié de Lambèse. Une ville antique presque intacte… « restée plongée dans un sommeil profond durant plusieurs siècles, jusqu'à l'arrivée des Français, explique Michel Janon. C'est ce qui a permis, mis à part quelques pillages, une assez bonne conservation du site. » Les premiers dégâts seront donc le fait de l'armée française, qui construit à Lambèse un pénitencier. Rien n'est fait pour préserver le site, qui ne passionne pas le service des Antiquités d'alors. Sous l'Algérie libre, les destructions continuent. Aujourd'hui encore, aucun organisme archéologique digne de ce nom ne s'intéresse à la ville : Lambèse dépérit…
© P.-A. Février/Photothèque CCJ Le temple d'Esculape
Les causes de la décadence de la cité sont plus mal connues… Le départ de la légion marque sans doute l'amenuisement de sa séduction et de son commerce. Lambèse rétrograde vite en une bourgade de seconde zone. Tandis que ses monuments, eux, traversent miraculeusement les siècles pour revivre aujourd'hui sous forme d'aquarelles ensoleillées. Au sujet de ces derniers témoins des splendeurs passées, on pourrait presque entendre l'écho lointain des cris de ravissement du maréchal de Saint-Arnaud, qui écrivait au siècle dernier : « Quelles ruines ! Quatre lieues de pierres énormes, gigantesques… Ces ruines, parsemées de temples, de cirques, de bains, de monuments funèbres, d'arcs de triomphe, d'un temple d'Esculape sur les marches duquel je suis resté absorbé, pendant que la musique de la légion me jouait des valses de Strauss… » Baroque…
Camille Lamotte
1. Institut CNRS / Université Aix-Marseille-I.
2. Lambèse, de Michel Janon et Jean-Marie Gassend, Les Éditions de la Nerthe, 2005.
3. Communauté urbaine qui n'a pas encore obtenu le statut de colonie, mais qui possède les instruments d'une gestion propre.
Institut de recherche sur l'architecture antique
(Iraa), Aix-en-Provence
> Jean-Marie Gassend
direction.iraa@mmsh.univ-aix.fr
> Michel Janon
janon@mmsh.univ-aix.fr