
Catherine Jeandel - Océanographe
© J. Chatin/CNRS Photothèque
En fond d'écran sur son ordinateur, la mer. Pas une banale plage de carte postale. Mais le large et l'agitation. Aux murs de son bureau, deux bouées orange de navires océanographiques. Catherine Jeandel, quarante-neuf ans, directrice de recherche au Laboratoire d'étude en géophysique et océanographie spatiales (Legos)1 à Toulouse, aime passionnément l'océan. Spécialiste en géochimie marine, elle mesure « la distribution de certains éléments chimiques dans l'eau », explique-t-elle, pédagogue, en les pointant sur son mug orné du tableau périodique des éléments de Mendeleiev. « Ils servent de “traceurs”, poursuit-elle, afin d'étudier les trajectoires des eaux entre ces gigantesques “bassines” que sont les océans et de reconstituer leur histoire. » En ligne de mire, une meilleure compréhension des échanges avec les continents, du transport du carbone au sein de l'océan et de l'impact des changements climatiques liés à l'activité humaine.
Son intérêt pour l'environnement, la fibre aventureuse de la chercheuse, son bonheur de « larguer les amarres » pour partir à l'autre bout du monde recueillir des échantillons marins et ses actions de communication dans les prisons2, n'ont pas échappé au jury du trophée Whirlpool des Femmes en or 2006. Ce fut probablement la touche bonus, le petit plus à son brillant parcours3 qui aura fait la différence. Ce prix, qui récompense depuis une douzaine d'années des femmes d'exception dans différentes catégories4, Catherine Jeandel voudrait aujourd'hui le dédier à son équipe à Toulouse mais aussi à « toutes les femmes ». « Il me semble important, insiste-t-elle, que des récompenses les distinguent spécialement. Je vois de plus en plus de jeunes femmes douées, qui, effrayées par la “guerre” des postes, renoncent à la recherche. »
Catherine, elle, n'avait pas abandonné, malgré un manque d'assurance qu'elle admet volontiers. Ses très bons résultats et son entourage bienveillant ont heureusement dissipé peu à peu ses doutes. Ainsi, quand, certaine d'avoir loupé son bac, elle envoie sa mère voir ses résultats, elle obtient une mention bien. Quand elle rejoint une classe préparatoire, c'est grâce à l'insistance de son professeur de biologie à lui faire remplir des dossiers qu'elle pensait voués à l'échec. Rebelote pour les dossiers d'entrée à l'École normale supérieure où elle postule avec succès. Son doctorat de géochimie en poche, soutenu à l'Institut de physique du Globe, elle intègre le CNRS en 1983 dans une jeune équipe dirigée par Jean-François Minster et qui fera naître une toute nouvelle discipline, l'océanographie chimique.
Obtenir les moyens de faire de la recherche fut une libération intense. « Cela donne des ailes ! », s'enthousiasme Catherine Jeandel, affable, bavarde, souriante. « C'est pour cela que je reste très mobilisée dans les mouvements de chercheurs comme ceux des États généraux de la recherche », reprend-elle l'air plus grave. « Il ne faut pas détourner la recherche de sa signification première qui est de repousser les frontières de la connaissance. Le CNRS est un organisme merveilleux où l'on se donne les moyens de se poser des questions sur tout, sans que les projets soient dictés par l'exigence de retombées pratiques immédiates. » « D'ailleurs, ajoute-t-elle, sans son soutien continu et celui de l'Insu 5, qui orchestre nos désirs comme nos navires, jamais je n'aurais pu mettre au point mes techniques de traçage avec des isotopes d'éléments “exotiques”6… »
Sabots en caoutchouc, blouse à capuche lui couvrant jusqu'à la tête, elle s'engouffre dans la salle ultra-propre, impatiente de connaître les résultats de sa dernière campagne dans les mers du grand Sud. « Cette tenue s'impose car ce que nous mesurons est très peu concentré 7, explique-t-elle, c'est de l'ordre de la dilution homéopathique. » Avec son équipe, elle vient de montrer que le fer, élément qui favorise le développement des algues le long du Pacifique équatorial et même un peu plus au large, n'est pas apporté par les vents mais par l'eau qui s'est frottée aux côtes de Papouasie-Nouvelle Guinée. « L'interaction entre le continent et l'océan est donc une donnée capitale à étudier en matière d'environnement. » Pour la suite, la chercheuse rêve de coupler une batterie de traceurs différents pour cerner l'histoire d'un réservoir donné. Il s'agira encore de pister d'infimes particules dans l'immensité de l'océan…
Charline Zeitoun
1. Laboratoire CNRS / Université Toulouse-III / Centre national d'études spatiales / IRD.
2. Dans le cadre de l'association « Les étoiles brillent pour tous ».
3. Elle a obtenu la médaille de bronze du CNRS en 1992.
4. Art, Cinéma, Communication, Entreprise, Spectacle et Sport/Aventure, et, depuis 2004, une catégorie Recherche.
5. Institut national des sciences de l'Univers.
6. Il s'agit notamment du néodyme, du thorium, du protactinium, éléments peu connus et qualifiés d'« exotiques » par les collègues de Catherine Jeandel.
7. Environ 10-10 moles par litre.
Catherine Jeandel
Laboratoire d'étude en géophysique et océanographie spatiales (Legos), Toulouse
catherine.jeandel@legos.cnes.fr