
© J. Chatin/CNRS Photothèque
Quand on a grandi comme lui dans le Sud de l'Angleterre, à Southampton, rien ne vaut parfois une bonne prise de bec avec un spécimen type de froggies pour percer l'âme française. Or donc, un jour que Lyndon Emsley, actuel directeur de l'équipe de RMN (résonance magnétique nucléaire) du Laboratoire de chimie1 de l'École normale supérieure de Lyon2, enrageait que le retard d'un vol d'Air France compromette son départ pour les États-Unis (« J'avais payé, je voulais partir ! »), une hôtesse de la compagnie, à bout d'arguments, lui rétorqua : « Vous prendrez un autre avion demain. Vous savez monsieur, en France, le fromage est bon… » « À l'époque, plaisante-t-il rétrospectivement avec un accent so british, je croyais halluciner. Aujourd'hui, je me rends compte que cette dame m'a dit quelque chose de très profond sur la douceur de vivre en France. »
Rien, pourtant, ne prédestinait Lyndon à quitter London où, après des études de chimie (« Pourquoi la chimie ? Le hasard, et puis c'était plus facile que l'histoire ! »), il trouve un poste dans un cabinet d'avocats spécialisé dans la protection des brevets. Un travail financièrement épatant mais intellectuellement appauvrissant. Dix-huit mois plus tard, pour chasser le blues, une seule solution : remettre sa blouse (blanche) et cingler vers Lausanne où l'accueille de 1988 à 1991 le laboratoire du professeur Geoffrey Bondenhausen pour y rédiger sa thèse. Le temps des rencontres cruciales : avec la RMN, une technique au cœur de ses travaux actuels ; avec une jeune chercheuse toscane, Marinella, la femme de sa vie ; et avec les sommets enneigés des Alpes qui lui inoculent définitivement le virus du ski (« découvert tout petit sur des pistes artificielles »).
En bon slalomeur, Lyndon Emsley vire ensuite, pour son postdoc, vers le Miller Institute for Basic Research in Science de l'université de Californie et glisse tout schuss vers la chimie physique et la RMN des solides. Difficile de s'arracher aux charmes d'un « campus fabuleux » baigné par le Pacifique et situé à deux heures et demie des pentes de la Sierra Nevada… mais, pour « se stabiliser professionnellement », le couple fraîchement marié opte pour l'Europe et jette son dévolu sur la France. Il hésite entre Paris et la région Rhône-Alpes, et penche finalement pour le Centre d'études nucléaires de Grenoble. Nommé professeur associé, puis professeur à l'École normale supérieure de Lyon, Lyndon Emsley y monte avec Anne Lesage un laboratoire spécialisé dans la RMN du solide, dont il prendra la tête en 1999 en y multipliant les percées méthodologiques. « Tout notre travail, assez fondamental, explique-t-il, consiste à fournir aux autres scientifiques, en sophistiquant l'outil d'investigation qu'est la RMN, des “yeux” ultrapuissants pour qu'ils “voient” et caractérisent de plus en plus finement la structure et la dynamique moléculaires de matériaux aussi différents que le bois, le béton, les plastiques, les protéines… »
Qu'un Anglais s'enfonce avec délectation dans le brouillard de la matière inerte ou vivante à coups de spectromètre pour en décrypter « les principes d'organisation » et faciliter l'élaboration de nouveaux matériaux (les propriétés physico-chimiques des molécules dépendant directement de l'agencement de leurs atomes) est somme toute dans l'ordre des choses. Qu'il éprouve de la nostalgie pour la « pub culture » (l'ambiance des pubs), regrette de ne plus pouvoir jouer au cricket et soit allergique au « conservatisme de l'administration » aussi. Le médaillé d'argent 2005 du CNRS prend-il le thé à cinq heures ? « Non ! J'y ai renoncé depuis mon séjour en Suisse… ».
Philippe Testard-Vaillant
1. Laboratoire CNRS / École normale supérieure de Lyon.
2. Lyndon Emsley est également, depuis janvier 2003, chef de projet du centre européen de RMN à très haut champ à Lyon.
Lyndon Emsley
Laboratoire de chimie, Lyon
lyndon.emsley@ens-lyon.fr