
© C. Lébedinsky/CNRS Photothèque
La rencontre avec ce chercheur au parcours éclair a lieu au bout d'un dédale de couloirs souterrains de Jussieu, dans le laboratoire où il effectue ses expériences. Ici, une immense machine aux tuyaux argentés et brillants, dont l'équipe s'est récemment dotée2, produit des collisions d'ions multichargés. Notre chercheur en connaît tous les rouages : ses performances, ses limites et ses petits caprices. On sent en lui un véritable amour pour les techniques et l'expérimentation. Adolescent, il sait qu'il se consacrera à la physique, mais pense d'abord devenir professeur de collège ou de lycée : « Je voulais expliquer simplement des phénomènes courants de la vie de tous les jours. Finalement, la fonction de maître de conférences revient aussi à ça. »
Il passe son bac à Lorient et commence un Deug en sciences de la matière à l'université de Bretagne Sud. « En sortant de terminale, mes professeurs me conseillaient de faire une classe prépa, car c'est là que sont censés aller les bons élèves. Moi je n'ai pas voulu de ce “bourrage de crâne”. Il n'y a pas que les étudiants refoulés des classes prépas qui vont à l'université : la liberté qu'on y trouve attire aussi les bons étudiants. » Il décide de faire son deuxième cycle à Caen, attiré par le Ganil3, la physique des particules et la physique nucléaire et atomique. S'ensuit un DEA « Physique expérimentale des atomes et des molécules » à Jussieu. Puis, sous la direction de Dominique Vernhet, il travaille durant trois ans à la thèse qui lui vaudra le prix Nathalie Demassieux, intitulée Emission X, un outil et une sonde pour l'interaction laser-agrégats.
Où ? Au CEA Saclay, haut lieu de la technologie laser. Là-bas, Christophe Prigent se consacre à une étude approfondie de l'émission X par certains agrégats. Ce sont des édifices moléculaires de taille nanométrique, composés de quelques milliers à quelques millions d'atomes de gaz rares comme l'argon. Lorsqu'on projette sur eux des impulsions laser ultracourtes (de l'ordre de la dizaine de femtosecondes4), on produit des ions multichargés qui émettent d'intenses bouffées de rayons X durs5. Cette émission est très intéressante pour comprendre comment la matière réagit à une perturbation électromagnétique intense, et elle pourrait trouver des applications industrielles. En effet, des éclairs brefs et intenses en X pourraient permettre de sonder les propriétés de la matière aux plus petites échelles. Et, par exemple, de visualiser des processus à période ultracourte comme la vibration des molécules d'un cristal. Mais revenons-en à la thèse de notre chercheur. Il a étudié cette émission X en faisant varier tous les paramètres possibles un à un – intensité du laser, taille des agrégats, durée de l'impulsion, longueur d'onde – afin d'en déduire les plus intéressants. Et sa thèse a bousculé bien des idées reçues dans ce domaine si prometteur pour les nanosciences : contrairement à ce que l'on pensait, les bouffées X sont relativement faciles à obtenir. Pas besoin de lasers ultraperformants, ce qui pourrait les rendre plus accessibles à l'industrie. « C'était un travail vraiment collectif, affirme-t-il. Le prix est une reconnaissance pour l'équipe bien plus que pour moi, qui ne fais que débuter et qui dois encore faire mes preuves. » En 2005, Christophe Prigent a aussi découvert le plaisir d'enseigner… et la joie d'intéresser des étudiants en licence de biologie à la physique. « L'enseignement est un contrepoids à la recherche : lorsque les “manips” ne marchent pas très bien, le fait de réussir à transmettre des connaissances aide à se changer les idées ! »
Sebastián Escalón
1. CNRS / Universités Paris-VI et VII.
2. Conjointement avec le Laboratoire Kastler Brossel (LKB).
3. Grand accélérateur national d'ions lourds.
4. Une femtoseconde = 10-15 seconde.
5. L'énergie des photons est supérieure au kiloélectronvolt (keV).
Christophe Prigent
Institut des nanosciences de Paris (INSP), christophe.prigent@insp.jussieu.fr