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L'originalité de Mozart aujourd'hui

Michel Noiray, musicologue, directeur de recherche à l'Institut de recherche sur le patrimoine musical en France (IRPMF)(1)

Votre réaction à l'overdose de célébrations du 250e anniversaire de la naissance de Mozart ?

Je devrais me réjouir que les médias s'emparent d'un compositeur classique, mais le résultat suscite dans la communauté internationale des musicologues plus d'irritation que de contentement, parce que l'accent est mis sur la personne de Mozart et que l'on continue à le présenter comme un météore, un génie déconnecté de la musique de son époque. Ce qui est faux. C'est une bonne chose que l'intégrale de son œuvre soit disponible pour une somme dérisoire, mais le public n'a pas les outils intellectuels pour jouir pleinement de cette musique, et encore moins pour discourir à son sujet.

 

N'y a-t-il donc rien à garder du champ biographique ?

À l'époque de Mozart, on ne peut pas établir de lien de cause à effet entre la vie affective d'un compositeur et ses œuvres. Il reste ce que l'on peut appeler une biographie artistique : l'étude des commanditaires, des interprètes et du répertoire en fonction desquels Mozart composait sa musique. Ses œuvres sont toujours des réponses à des attentes immédiates, conditionnées par les dernières créations de ses contemporains : La flûte enchantée était le remake d'un opéra féerique qui avait eu un grand succès un an plus tôt, La pierre philosophale2, dont les personnages réapparaissent à peine modifiés dans La flûte. Mozart était un homme de tradition qui cherchait à plaire à tous les publics, et son génie, comme le remarque le chef d'orchestre Harnoncourt, consiste d'abord à perfectionner des formes existantes.

 

Quelles sont les tendances actuelles de l'analyse de Mozart ?

Elles consistent à rechercher dans la musique du XVIIIe siècle des effets de sens. Il est logique de commencer par les opéras, qui donnent à la fois la musique et sa signification en clair, comme une pierre de Rosette. Cette musique est de nature mimétique et illustrative, aspect que les metteurs en scène d'aujourd'hui cherchent systématiquement à gommer. Au début de Don Giovanni, Leporello doit faire les cent pas comme une sentinelle (le mot est dans le texte), au lieu d'être couché comme on le montre toujours sur scène. Dans la musique instrumentale, le concept clef est celui de « caractère », au sens psychologique du terme. Ainsi, la 39e symphonie se situe dans la sphère affective des personnages sentimentaux, comme la Comtesse ou Tamino. La symphonie Jupiter combine le style militaire, le comique et la pensée contrapuntique.

 

Les interprètes aujourd'hui sont-ils en phase avec ces nouvelles conceptions ?

Oui. Ce sont même les musiciens qui ont montré la voie aux musicologues, en s'intéressant aux figures de style de l'époque baroque, puis en étendant leur méthode à la fin du XVIIIe siècle. Les principes historiques d'exécution se heurtent cependant à l'évolution des lieux : seules les grandes salles sont aujourd'hui rentables, alors que les œuvres de Mozart ont été conçues pour des espaces intimes ; Bergman nous en donne une idée dans sa Flûte enchantée, tournée au petit théâtre de Drottningholm. Le problème disparaît au disque, et les enregistrements d'Harnoncourt, Jacobs ou Östman sont d'admirables réussites, auxquelles on aurait tort d'opposer les « références » d'autrefois.

 

Comment s'annonce la recherche sur Mozart au XXIe siècle ?

Plus on étudie ses contemporains, plus on observe à quel point il les imite et les dépasse tout à la fois : il reste donc beaucoup de travail pour reconstituer des relations évidentes à l'époque entre les œuvres, mais que les musicologues ont à remettre au jour. Il y aura aussi toujours des découvertes documentaires à faire, comme celles de ces Américains qui ont trouvé, dans les années quatre-vingt-dix, des morceaux de Mozart dans La pierre philosophale, ou qui ont démontré que le livret de Così fan tutte était destiné à Salieri. La première trouvaille nous oblige à une nouvelle réflexion sur l'originalité de La flûte enchantée ; la seconde enlève à Mozart tout lien personnel avec le sujet de Così. Cela ne diminue en rien son génie mais nous rappelle qu'on doit avant tout le chercher là où nous le dicte le simple bon sens : dans la lettre de sa musique.

 

Propos recueillis par Léa Monteverdi

 

À lire

Michel Noiray, Vocabulaire de la musique de l'époque classique, Minerve, 2005

Michel Noiray, entrée « Don Giovanni », dans The Cambridge Mozart Encyclopedia, Cambridge University Press, 2006

 

Notes :

1. Institut CNRS / Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Culture et de la Communication.
2. Der Stein der Weisen, compositeurs divers, dont Mozart, Telarc, 1999.

Contact

Michel Noiray
Institut de recherche sur le patrimoine musical en France (IRPMF), Paris
michel.noiray@laposte.net


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