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Origines de l'humanité

Tribulations d'un archéologue en Chine

Interviewé entre deux missions, Éric Boëda, archéologue à l'université Paris-X-Nanterre et au laboratoire « Archéologies et sciences de l'Antiquité » (Arscan) (1), annonce que ses fouilles pourraient bouleverser le scénario sur l'arrivée de l'humanité jusqu'en Chine. Mise au point.

archéologue en chine

© É. Boëda

Dessin d'un éclat de grande taille trouvé sur le site de Longgupo et daté vers 1,8/1,9 Ma. L'objet a été réalisé dans un calcaire que l'on ne retrouve pas à proximité immédiate : il a donc été obtenu en dehors du site et introduit sur place, preuve irréfutable de son caractère anthropique.


 

Vous étiez en Chine au mois d'octobre 2005, vous y retournez en octobre 2006. Sur quel site travaillez-vous ? Quel est l'objectif de vos travaux sur place ?

Éric Boëda : Il s'agit du site de Longgupo, dans la province de Chongqing, découvert en 1980 et fouillé par le professeur Huang Wanbo. Il y avait mis au jour des restes humains et lithiques. À la demande de sa collaboratrice, le professeur Hou Yamei, nous y effectuons actuellement un travail d'expertise pour attester si ces objets ont été façonnés par l'homme ou non. Ce travail s'inscrit dans une approche globale qui porte sur une réévaluation de l'ensemble des très anciens sites préhistoriques et de la présence attestée de l'homme en Chine.

 

En quoi ce site est-il si important ?

É. B. : La faune découverte sur place lui attribue un âge qui se situe à la charnière du Pliocène et du Pléistocène, entre 1,6 et 2 millions d'années (Ma). Si ces datations sont correctes, la présence d'hominidés en Chine à cette période bouscule le scénario classique de l'origine de l'humanité. Celui-ci veut que l'arrivée de l'homme dans cette partie du monde ne soit possible que si les individus sont techniquement évolués, donc capables d'affronter différents environnements. Or, à ces dates reculées – entre 1,6 et 2 Ma – les savoir-faire sont loin d'avoir atteint ce stade technique. Si on trouve donc des traces humaines en ce lieu et à cette époque, cela voudrait dire que nous devrions envisager une sortie d'Afrique bien plus ancienne que celle admise (autour de 1,8 Ma), soit avant 2 millions d'années, et ce par des hominidés disposant de techniques rudimentaires mais efficaces. Devant l'importance des conséquences d'une telle éventualité, nous avons décidé d'expertiser ce site avec plus de rigueur et de précision grâce à de nouvelles méthodes. En effet, les Chinois avaient déjà procédé à des fouilles. Mais en cherchant des restes humains, ils n'avaient prêté que peu d'attention aux artefacts lithiques, c'est-à-dire aux « cailloux » transformés en outils, et n'en avaient identifié que quatre. Nous pouvons dire maintenant que le site comporte des couches archéologiques bien plus riches en vestiges lithiques et osseux.

 

En avez-vous repéré ?

É. B. : Oui, plus de 500 artefacts. Mais, pour les périodes anciennes, il faut être très exigeant pour prouver qu'ils ont bien été produits par l'homme : rien ne ressemble plus à un tranchant obtenu à la suite de chocs naturels qu'un tranchant obtenu par un tailleur. Nous avons donc développé une approche nouvelle en croisant plusieurs méthodes. Les analyses de la stratigraphie 2 par exemple, nous renseignent sur la dynamique des dépôts et leur éventuelle responsabilité dans la fabrication de faux artefacts. Nous tentons aussi de retrouver la technique employée par les hommes pour façonner ces outils et de la reproduire. Nous avons déjà repéré que ces 500 artefacts présentent d'ailleurs un grand nombre de similitudes évoquant le partage des mêmes orientations techniques, que nous avons qualifiées de « type Longgupien ».

 

À partir de ces outils, que cherchez-vous à mettre en évidence ?

É. B. : Ce qui nous intéresse, en tant que préhistoriens, c'est de restituer les comportements humains. Pour cela, nous nous concentrons sur la technique. Elle est en effet le reflet de connaissances et de savoir-faire transmis par apprentissage ou imprégnation quotidienne. Ce sont ces connaissances et leur potentiel évolutif qui permettent aux hommes de s'adapter ou non aux changements environnementaux. Voilà pourquoi nous nous intéressons plus aux outils employés et à leur interaction avec le monde animal et végétal qu'aux ossements. Par exemple, l'un des membres de notre équipe, Christophe Griggo, a révélé, dans un sol daté entre 1,3 et 1,6 Ma, des ossements d'animaux non cassés qui correspondent aux parties alimentaires les plus riches. Il en déduit que ces animaux ont été tués ailleurs, puis découpés et rapportés sur place. Tout ceci prouve l'existence, en ce lieu et à cette période, de comportements réfléchis.

 

Quels sont alors les objectifs de vos prochains travaux sur ce site ?

É. B. : Finir d'explorer l'ensemble de la stratigraphie et entamer de nouvelles datations. À la suite de ces travaux, que nous espérons terminer d'ici un an, nous reprendrons la fouille du site de Renzidong, situé dans la province d'Anhui. Nous y avons effectué un sondage dans des conditions stratigraphiques idéales et avons pu confirmer la présence d'artefacts humains associés à une faune dont certaines espèces avaient disparu à l'époque de Longgupo. Avec ce site, l'hypothèse de l'arrivée des premiers hominidés en Chine avant 2 Ma n'est pas à exclure.

 

Julie Coquart

 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Universités Paris-I et X. Il est directeur de l'équipe « Anthropologie des techniques, des espaces et des territoires au Pléistocène ».
2. La stratigraphie étudie la succession des différentes couches géologiques et permet de les dater.

Contact

Éric Boëda
Laboratoire « Archéologies et sciences de l'Antiquité » (Arscan), Nanterre
eric.boeda@wanadoo.fr


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