Hili
Mémoires d'outre-tombe
Au milieu des tombeaux et des tours, une sépulture a échappé au pillage. Seul témoignage de la phase finale de l'âge du bronze ancien dans l'émirat d'Abou Dhabi, poteries et ossements y racontent la vie des hommes qui ont peuplé l'oasis de Hili durant deux siècles à la fin du IIIe millénaire avant J.-C.

© Mission archéologique française aux Emirats Arabes Unis
Les archéologues travaillent avec des potiers afin de reconstituer les techniques anciennes.
À regarder les photos de la sépulture collective de Hili, enchevêtrement d'ossements humains et de tessons de poteries, difficile d'imaginer que ces vestiges du IIIe millénaire avant J.-C. puissent ressusciter un pan de l'histoire ancienne de la péninsule d'Oman. Et pourtant… Une équipe 1 dirigée par Sophie Méry, chargée de recherche au CNRS au laboratoire « Archéologies et sciences de l'Antiquité » (Arscan) 2, est partie début février, comme chaque année depuis 1998, pour continuer la fouille de cette tombe enfouie au sein d'une vaste nécropole, dans l'oasis de Hili, aux Émirats Arabes Unis. Retour prévu le 1er avril, après huit semaines de terrain… Nous y voici…« À Hili, c'est la seule tombe de la nécropole qui n'a pas été pillée. Plus de 600 personnes y ont été inhumées durant deux siècles, à la fin du IIIe millénaire. Nous terminons cette année la fouille de cette énorme sépulture collective mais… tout reste à découvrir », annonce Sophie Méry. En effet, de nombreuses questions intriguent encore les archéologues. « Il y a quatre mille ans, 200 à 300 personnes, agriculteurs et artisans, vivaient dans cette oasis, la seule connue de l'émirat d'Abou Dhabi. Nous cherchons à retrouver leurs pratiques funéraires mais aussi leur mode de vie et leurs techniques artisanales », poursuit-elle. Les chercheurs espèrent en déduire les structures économiques et sociales de ces villageois et préciser la chronologie de l'âge du bronze ancien dans cette région du monde. Car les précédentes saisons ont été fructueuses : la fouille des couches supérieures les plus récentes a révélé que la fosse était une sépulture collective dans laquelle étaient inhumés au fil des décès, hommes, femmes et enfants. Le niveau intermédiaire, plus ancien, a livré des dépôts funéraires bien préservés. « Pour l'étude de ces vestiges – 1 500 récipients et objets divers – nous faisons appel à l'analyse technologique et à l'expérimentation avec des spécialistes. Ainsi les potiers de l'équipe ont reproduit une collection de vases riche de 200 pièces », ajoute l'archéologue. Autre découverte : cette fosse de 7 mètres de long et de 2,50 mètres de profondeur se distingue des autres tombes monumentales en pierres taillées réparties sur les vingt hectares de la nécropole. En effet, ces dernières, qui ont été étudiées l'an dernier par des spécialistes de la construction ancienne et par des tailleurs de pierre, montrent une progression graduelle de la qualité et du degré de maîtrise des techniques architecturales au cours du IIIe millénaire. Tandis que notre fosse, tombe la plus récente de la nécropole, « diffère tant par son architecture que par l'arrangement et la nature de ses vestiges. Sa stratigraphie 3 de 1,70 mètres d'épaisseur est exceptionnelle : du jamais vu au Moyen-Orient ! », poursuit Sophie Méry. La fouille de cette tombe a aussi apporté de nouvelles informations sur les gestes et pratiques funéraires, c'est-à-dire la façon dont les corps étaient inhumés. Mais surtout « c'est la seule tombe de l'émirat d'Abou Dhabi qui apporte des indices attestant de la phase finale de l'âge du bronze ancien, affirme Sophie Méry. Des évolutions dans les artisanats locaux, non observées jusque-là, témoignent d'une perte de savoir technique à cette époque, avec la raréfaction de l'usage du tour de potier et l'arrêt de la construction des tombes monumentales. C'est le signe de changements plus profonds, qui ont déstabilisé un système longtemps caractérisé par sa stabilité. Nous allons étudier les possibles liens de ce déclin avec un appauvrissement des ressources naturelles », poursuit-elle. Un nouveau programme qui nécessitera de faire des fouilles entre les tombes et les tours en briques crues qui ponctuaient l'habitat.Mais cette année, il s'agissait pour les archéologues de terminer la fouille des niveaux anciens de la fosse. Ils s'interrogent quant à leur fonction première : lieu de dépôt des corps – comme pour les couches supérieures – ou ossuaire ? Les archéologues cherchent des indices. Deuxième objectif : poursuivre cette année l'étude technologique sur la vaisselle en pierre tendre et la collection de 700 perles en cornaline et en faïence. Ceci afin de mieux comprendre les techniques de fabrication, d'identifier des traditions d'ateliers et le degré de spécialisation artisanale, au sein du matériel local mais aussi importé des autres régions du golfe Persique et de la civilisation de l'Indus. Les fouilles menées lors de cette huitième campagne réserveront sans doute bien des surprises aux archéologues. Ils s'y sont préparés mais pensent déjà à l'avenir : « Une fois la fouille de la tombe terminée, nous nous pencherons sur d'autres zones inexplorées de l'oasis de Hili », confiait pleine d'enthousiasme Sophie Méry juste avant son départ.
Lætitia Louis-Hommani
Notes :
1. De la mission archéologique française aux Émirats Arabes Unis.
2. Laboratoire CNRS / Universités Paris-I et X / Ministère de la Culture et de la Communication.
3. En archéologie, ensemble des couches d'un site témoignant d'une occupation humaine.