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3 questions à...

André Holley

Le cerveau gourmand
Éd. Odile Jacob, février 2006, 288 p. – 25,50 €

 

André Holley est professeur émérite, membre du Centre des sciences du goût (CNRS / Inra / Université de Bourgogne).

 

Sous un titre qui convoque le plaisir, cette réflexion sur l'odorat et le goût fait pourtant état d'un « changement draconien » – et dommageable – pour notre société : quel est ce changement ?

Je présente ici le fonctionnement des sens du goût (olfaction et gustation) dans leur objectif principal, qui est d'assurer une prise alimentaire équilibrée répondant aux besoins de l'organisme. Cela nécessite de la part du cerveau une régulation de la prise alimentaire extrêmement précise et efficace. Or, en écrivant ce livre, j'ai rencontré une évidence embarrassante : l'homéostasie, qui résulte des actions de régulation entre la prise alimentaire excitée par les sens et la dépense d'énergie par l'organisme, est en train d'échouer chez une part importante de la population. Voilà. Ce changement est exemplaire de notre humanité de plus en plus coupée de ses racines biologiques – c'est lui qui entraîne une prévalence de l'obésité et son cortège de pathologies associées.

 

Pourquoi ces régulations échouent-elles ?

Oui, pourquoi ? Pourquoi consommons-nous plus de calories que nous n'en dépensons alors que tout, en principe, est fait pour qu'une régulation opère ? Pour vous répondre, il faut poser une autre question : qu'y a-t-il de nouveau dans notre situation de mangeur depuis des décennies ? Un changement de notre rapport à l'alimentation, qui est devenue plus riche, plus régulièrement disponible et, souvent, plus appétente : les régulations devraient suivre, elles ne le font pas. Cet état de fait m'a amené, bien que je sois neurophysiologiste, à considérer, avec d'autres auteurs, le plan phylogénétique : notre système de régulation et le fonctionnement des sens ont été construits il y a des millions d'années dans notre ascendance de primates et durant des périodes où la nourriture était rare, non permanente et énergétiquement coûteuse à obtenir. Le contraire d'aujourd'hui ! Ainsi notre génome a évolué dans une situation de pénurie – d'ailleurs, quand cette situation est présente, la régulation opère assez bien. Mais, aujourd'hui, il y a pléthore. En plus de nos prédispositions génétiques (appétence pour le goût sucré et les corps gras), qui nous incitent à consommer les aliments les plus riches en énergie – l'industrie l'a bien compris, qui nous propose des aliments riches à des prix assez bas –, le paysage alimentaire s'est profondément modifié (nourriture riche en sucres et en graisses disponible sans trop d'efforts physiques) : l'ensemble du système associant vie biologique et régulation individuelle s'en trouve déséquilibré.

 

Alors, pour faire l'avocat du diable : notre « cerveau gourmand » est coupable de nous inciter à trop manger et mal ?

Les sens, en effet, nous fournissent des sensations qui sont dotées d'une valence hédonique (plaisir ou déplaisir). C'est sur la base de cet état cérébral et mental de plaisir que pour une bonne part, nous contrôlons notre consommation d'aliments. Je dirais qu'en dehors de deux attitudes, dont l'une est de renoncer au plaisir sensoriel par culpabilité (mais ce n'est pas sans danger), l'autre, d'opter pour le « faire confiance en la nature qui nous guide » – malheureusement, cette nature-là n'a jamais existé –, la réponse est dans l'éducation.

 

Propos recueillis par Léa Monteverdi


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