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Livres et revues

La saveur du monde

Une anthropologie des sens

David Le Breton, éd. Métailié, février 2006, 451 p. – 20 €

L'anthropologie des sens repose sur l'idée que les perceptions sensorielles ne relèvent pas seulement d'une physiologie, mais d'abord d'une orientation culturelle laissant une marge à la sensibilité individuelle. Dans cet ouvrage ambitieux qui a pris « une bonne dizaine d'années », l'auteur pénètre dans la « forêt d'indices » qu'est notre monde d'humains et rend évidents les liens entre nos cultures et nos cinq sens car « nous sommes parce que nous sentons ». Au fil d'un nombre impressionnant de travaux de différentes disciplines, s'éloignant de nos perceptions familières et de nos routines de pensée, il révèle l'« invu » plus ou moins dérangeant et ses multiples variations.

 

Le monde polaire

Mutations et transitions

Marie-Françoise André (dir.), éd. Ellipses, coll. « Carrefours », janvier 2006, 187 p. – 14 €

Dans la collection de culture générale « Carrefours » consacrée aux grandes préoccupations de notre époque, cette étude à coloration très pluridisciplinaire saisit le monde polaire « sur le vif » à travers deux volets – environnemental et sociétal. Elle s'articule autour de deux questions : quel va être l'impact de la fusion des glaciers sur l'avenir climatique de notre planète ? Quel est le devenir des peuples circumarctiques (Inuit, Lapons, Tchouktches…) qui, après avoir subi des chocs culturels et politiques majeurs, tentent une reconstruction identitaire ? Les incertitudes sont pesées et des scénarios esquissés. La libération massive d'icebergs due au réchauffement climatique pourrait entraîner un coup de froid temporaire sur l'Europe de l'Ouest. Quant à l'avenir des peuples du Nord, il repose à la fois sur leur capacité à trouver des points de jonction entre tradition et modernité, et sur leur émergence politique sur la scène internationale.

 

Histoire de l'Amérique française

Gilles Havard et Cécile Vidal, éd. Flammarion, coll. « Champs », janvier 2006, 850 p. – 10,50 €

Lauréat du prix d'histoire Chateaubriand-La Vallée aux loups (2003) et du prix Essai de la Société des gens de lettres (2004), cet ouvrage de référence, dont la réédition a été entièrement revue par ses auteurs, retrace l'histoire de la « Nouvelle France » et de ses immigrants. Nous sommes au début du xviie siècle. Le peuplement va se développer selon un immense arc de cercle, englobant trois contrées : la Louisiane, le Canada et les côtes de l'Atlantique Nord autour du Saint-Laurent. Les auteurs montrent les points de disparité de cet « empire » où la vie est très différente d'une contrée à l'autre – on ne se comporte pas de la même manière dans les grandes plaines enneigées et dans les bayous de Louisiane –, et les signes de ce qui fait son unité : l'esclavage, qui y tient une place centrale, et l'alliance avec les Indiens, qui est, pour les Français, le nerf de la guerre coloniale contre l'Anglais, éternel ennemi.

 

Suicide

L'envers de notre monde

Christian Baudelot et Roger Establet, éd. Seuil, janvier 2006, 263 p. – 21 €

À partir de statistiques de l'Organisation mondiale de la santé (OMS – Inde, Chine, Russie et Europe) et reprenant les données du célèbre travail de Durkheim sur le sujet, Christian Baudelot et Roger Establet proposent une synthèse à l'échelle mondiale de l'analyse du phénomène du suicide. Ils relèvent un paradoxe : c'est dans les pays les plus riches que le suicide aujourd'hui est le plus fort (chez les démunis) mais (contrairement au xixe siècle) à l'exception des capitales (Paris, Londres, New York), où la concentration urbaine, loin d'être un élément destructeur, réalise une sorte d'espace d'intégration sociale – dont le coût, par contre, est très élevé pour les nouvelles catégories qui ont du mal à utiliser le « capital culturel invisible » (Internet…). Deuxième fait important : depuis une quarantaine d'années, dans les pays riches, si le taux de suicide baisse chez les personnes âgées, il est en ascension chez les jeunes (difficulté à se projeter dans l'avenir, emplois précaires…). Enfin, une constante à travers le temps : malgré le changement de statut des femmes qui accèdent aux emplois masculins, celles-ci restent protégées par leur investissement partiel (partagées encore entre le travail et la maison), alors que les hommes, engagés dans la société compétitive, sont davantage touchés – à l'exception toutefois de la Chine où, excepté chez les très jeunes femmes, le suicide s'égalise entre les sexes.

 

La fin du travail

Jeremy Rifkin, préface de Michel Rocard et préface inédite de l'auteur, postface d'Alain Caille, traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Rouve, éd. La Découverte, coll. « Poche / Essais », n° 34, janvier 2006, 470 p. – 13,50 €

 

Best-seller aux États-Unis depuis 1995, ce livre, « effrayant, torturant, déconcertant et parfois agaçant, dans lequel on n'entre pas impunément » (Michel Rocard), est réédité avec une importante nouvelle préface de son auteur – considéré tantôt comme un prophète inquiétant, tantôt comme un rêveur optimiste : «… Nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l'histoire où le monde se polarise dangereusement : d'un côté, une élite de gestionnaires, de chercheurs et de manipulateurs d'informations surqualifiés, de l'autre, une majorité de travailleurs précaires. Il est urgent d'agir : libérer encore plus les gens du travail afin qu'ils puissent créer, fabriquer du capital social (“troisième secteur”) seule condition d'un possible bond en avant pour l'humanité dans le siècle à venir. »

 

LLivrees Ile aux cannibales'île aux cannibales

1933 : une déportation-abandon en Sibérie

Nicolas Werth, éd. Perrin, février 2006, 280 p. – 17 €

En 1933, Staline décide de « nettoyer les villes » de tous leurs « éléments polluants ». Seront envoyés au camp de transit de Tomsk en Sibérie 6 000 de ces « éléments » et, de là, transférés sur la petite île de Nazino située au milieu de l'Ob : en quelques semaines, les deux tiers des déportés, sans provisions ni outils, mourront de faim au point de s'entre-dévorer – d'où le surnom de l'île. Premier historien occidental à exploiter les archives de la commission d'enquête, l'auteur reconstitue cet épisode passé sous silence pendant soixante ans et montre comment dans une partie de la Sibérie, « Far East soviétique », l'« utopie d'une ingénierie sociale parfaitement maîtrisée a débouché sur un processus de dé-civilisation ».

 

Livre art et société au NépalArt et société au Népal

Anne Vergati, éd. Picard, décembre 2005, 168 p., 122 ill. – 49 €

De langue tibéto-birmane, les Newars, habitants du Népal (qui ne désignait jusqu'au xviiie siècle que la vallée de Katmandou), ont créé une véritable civilisation dont la particularité est de faire coexister dans une grande harmonie bouddhisme et hindouisme. Ce beau livre montre l'originalité de cet art dans le contexte himalayen et la relation de longue durée pouvant exister entre une création artistique (sculptures, étoffes sacrées, architecture et peinture) et une société.

 

 

 


La morale a-t-elle un avenir ?

Ruwen Ogien, éd. Pleins Feux, coll. « Lundis philo », janvier 2006, 57 p. – 8 €

 

Pourquoi tant de honte ?

Ruwen Ogien, éd. Pleins Feux, janvier 2006, 71 p – 8 €.

Poursuivant sa réflexion sur le monde d'aujourd'hui et la place de la morale, Ruwen Ogien propose deux courts essais répondant tambour battant à deux questions. La morale a-t-elle un avenir ? : une réflexion morale libre de toute dépendance à l'égard du religieux, irréductible au naturalisme et à l'économisme est-elle encore possible ? L'auteur donne des raisons de ne pas y renoncer définitivement. Pourquoi tant de honte ? : cinquante questions et réponses font suite à La honte est-elle immorale ? (2002). Une enquête conceptuelle qui donne un aperçu amoral de cette émotion, menant le lecteur loin du « sans issue » de ses perceptions routinières : « On boit sa honte : peut-on aussi la manger ? », « Doit-on se suicider si on a eu très honte ou peut-on se contenter de tuer tous les témoins ? »

 

La santé au travail

Stéphane Buzzi, Paul-André Rosental et Jean-Claude Devinck, éd. La Découverte, coll. « Repères », février 2006, 128 p. – 8,50 €

Drame de l'amiante, « souffrance au travail », quadruplement en dix ans des déclarations de maladies professionnelles, révèlent une crise de la protection médicale des salariés. Appuyé sur des sources inédites, ce livre décrit la genèse de la médecine du travail jusqu'à l'institution par Vichy de l'« orientation biologique du travailleur » – un décret de 2001 autorisant, sur une base génétique, l'exposition à certaines substances cancérigènes ou toxiques en est l'écho lointain –, et pointe les limites du « modèle social » français.

 

Explorer l'espace pour remonter le temps

Giovanni F. Bignami, éd. Odile Jacob, coll. « Sciences », janvier 2006, 196 p. – 22,90 €

Ce livre, amusant et instructif, pourrait s'intituler : « Mission accomplie ! » – commentaire lapidaire de John Kennedy après avoir envoyé un homme sur la Lune et l'avoir ramené sain et sauf sur Terre. Racontant l'histoire des missions scientifiques d'exploration spatiale – Giotto à la rencontre de la comète de Halley, Galileo pour les lunes de Jupiter, Cassini pour le système de Saturne, Bepi Colombo qui va être lancé vers Mercure, Beppo SAX et Rossixte pour voir le ciel grâce aux rayons X –, ces huit chapitres qui permettent de comprendre notre système solaire montrent comment la capacité humaine de créer une équipe permet les plus importantes entreprises scientifiques.

 

Jean Dubuffet et la fabrique du titre

Marianne Jakobi, éd. CNRS Éditions, hors collection, février 2006, 236 p., ill. coul. – 32 €

Quand Chocolat baldingue devient Être et paraître, que s'est-il passé ? À partir de la constitution d'un corpus d'environ 10 000 titres et avant-titres d'œuvres de Jean Dubuffet, l'auteur propose la première étude sur la pratique des titres comme processus de création chez cet artiste afin d'en tirer un modèle théorique applicable à d'autres figures de l'art contemporain. Véritables archives de la création, les carnets, cahiers et la bibliothèque de Jean Dubuffet laissent entrevoir la fabrication critique des œuvres de leur auteur. Cette analyse montre comment, dans un mouvement de balancier, Jean Dubuffet se mesure aux écrivains après la Seconde Guerre mondiale en s'émancipant de leur « asphyxiante culture », et s'impose ainsi comme un artiste écrivain, par sa pratique autoréflexive sur les pigments de sa palette chromatique, les matériaux insolites détournés, les effets de cadrage, et son travail sur la forme et l'informe. Objets d'étude novateurs pour les historiens d'art, ces écrits de la brièveté que sont les titres d'artistes ouvrent des perspectives propices aux études génétiques – et au regard de l'amateur.


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