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© Olivier Marboeuf
Le 8 mars 1982, la France célébrait pour la première fois la Journée internationale des femmes. Sa vocation : lutter contre les inégalités de leurs droits et promouvoir leurs chances dans la société. Vingt-quatre ans plus tard, force est de constater qu'au CNRS, comme ailleurs, leur situation ne s'améliore pas idéalement. C'est ce que montrent deux enquêtes récentes qui ont été remises à la Mission pour la place des femmes au CNRS, structure mise en place en 2001, rattachée à la direction générale du CNRS et dirigée aujourd'hui par Geneviève Hatet-Najar. Car le constat est sans appel : la part des femmes dans le corps des chercheurs stagne aujourd'hui autour de 30 %. Et, comme dans l'ensemble des organismes de recherche et d'enseignement supérieur, leur représentation continue de fondre à mesure que l'on grimpe dans la hiérarchie 2. Ainsi, en 2005, les femmes ne représentent que 25 % des directeurs de recherche 2e classe (DR2), 12 % des directeurs de recherche 1re classe (DR1) et 12 % des directeurs de recherche de classe exceptionnelle (DRCE). Quelles sont les raisons de cette situation ? Comment expliquer la persistance de ce « plafond de verre », de cette barrière invisible qui bloque leur progression ?
Pour tenter d'y répondre, la première enquête 3, menée par l'équipe de Suzanne de Cheveigné, du laboratoire « Sociologie, histoire, anthropologie des dynamiques culturelles » (Shadyc), a porté sur le parcours de femmes au CNRS. La seconde 4, confiée à Catherine Marry, sociologue, directrice adjointe du groupement de recherche européen (GDRE) Mage (« Marché du travail et genre »), analyse le passage de CR1 à DR2, point crucial de blocage dans les carrières des femmes.
Suzanne de Cheveigné et son équipe ont interrogé 47 personnes (32 femmes et 15 hommes), chercheurs et ITA (ingénieurs, techniciens et administratifs), sur leur itinéraire au sein de l'institution. « Il s'agissait, explique-t-elle, de déterminer les logiques à l'œuvre dans les représentations que les femmes et les hommes ont de leurs discipline, métier et carrière au sein de l'organisme. L'idée était de dépasser la simple analyse statistique (indispensable et pourtant insuffisante) de la situation des femmes dans la recherche. »
L'étude des discours a mis en évidence deux éléments rarement évoqués. En premier lieu, le rôle essentiel des femmes en matière d'organisation et de vie collective des laboratoires. « Il s'agit d'une prise en charge “spontanée” de tâches d'intérêt collectif, explique l'auteure du rapport, quel que soit le niveau hiérarchique de la personne. Et cela tant en matière d'animation scientifique, d'organisation logistique, d'hygiène et de sécurité, que de formation, de vulgarisation, voire de soutien moral des uns et des autres. » Un investissement indispensable à la bonne marche des laboratoires, mais qui n'est pas pris en compte dans l'évaluation et la promotion des personnels. Même constat chez Catherine Marry : « Les succès professionnels plus fréquents des chercheurs masculins sont liés à leur plus grande capacité à déléguer à d'autres – le plus souvent des femmes – les soucis d'intendance : dans la sphère domestique mais aussi dans la sphère professionnelle. »
Un second facteur émerge des entretiens réalisés par Suzanne de Cheveigné : la multiplication récente de postdocs et de contrats temporaires avant l'obtention d'un poste stable pénalise davantage les femmes, qui sont souvent à cette période de leur vie rendues moins mobiles sur un plan géographique par leurs charges familiales. En revanche, contrairement à une idée reçue, une certaine mobilité thématique accrue tout au long de la carrière pourrait favoriser les femmes. « Si les femmes et les hommes devaient “repartir à zéro” à intervalles réguliers sur un nouveau projet de recherche, insiste-t-elle, les femmes seraient moins pénalisées par d'éventuelles baisses d'activités liées à la naissance des enfants. »
Toutes les femmes interrogées dans les deux enquêtes soulignent leur attachement profond à la recherche scientifique. Cependant, à l'enthousiasme inentamé des plus jeunes répondent aussi de fortes déceptions parmi les plus de 45 ans. « Dans la population des chercheuses, explique Catherine Marry, ces déceptions semblent surtout liées à un déficit de reconnaissance, qui s'exprime dans le maintien prolongé, et plus souvent définitif que pour leurs collègues masculins, dans le grade de CR1. » Afin de mieux saisir les mécanismes à l'origine de ce blocage, son équipe a donc examiné les résultats au concours de directeur de recherche 2e classe dans une section des sciences de la vie, entre 2001 et 2004. Là comme ailleurs, la part des femmes s'étiole à mesure que l'on grimpe dans la hiérarchie. Sur 131 candidats (71 hommes et 60 femmes) au concours, au cours de ces quatre années de mandat de la section, 17 hommes ont été reçus et seulement 8 femmes.
Comment expliquer une telle différence ? Les candidates présentent les mêmes qualités scientifiques que leurs homologues masculins. Les entretiens ont cependant permis de mettre le doigt sur un critère indirect de recrutement qui joue clairement en leur défaveur : la précocité. « En théorie, avoue un DR2 homme, l'âge n'est pas un argument [...], mais en pratique, les profils des jeunes ayant publié vite des articles de qualité sont sélectionnés comme futurs directeurs de gros laboratoires. » Cette promotion des « météores » tend à écarter les candidats qui, sans avoir démérité, ont connu des parcours moins linéaires. Or, les femmes supportent des charges familiales qui limitent souvent leur disponibilité, mais aussi leur mobilité géographique et/ou thématique. Le passage prolongé et contraint dans une équipe traversée par des conflits graves ou un laboratoire moins prestigieux constitue également un handicap.
Pour en finir avec le « plafond de verre », les deux chercheuses avancent plusieurs propositions. Catherine Marry suggère notamment « d'accorder une chance d'être promu DR à ceux et surtout à celles, plus nombreuses, qui ont connu des parcours plus lents et discontinus. » Elle insiste aussi sur la prise en compte par le CNRS de l'ampleur du conflit travail/famille chez les chercheuses.
Suzanne de Cheveigné propose quant à elle de valoriser l'activité collective : « Les femmes consacrent beaucoup d'énergie à tenter d'assurer une vie scientifique collective – là où leurs collègues masculins adoptent volontiers des stratégies plus individuelles. L'institution doit en tenir compte, dans son fonctionnement et dans ses évaluations. » Enfin, une plus grande transparence et des débats internes au sein du CNRS pourraient permettre d'élargir la prise de conscience sur l'importance de l'effet « plafond de verre ». Catherine Marry propose d'ailleurs de remplacer cette métaphore par celle de « ciel de plomb », les recherches sur le sujet ayant servi à rendre ces barrières plus visibles.
Emmanuel Thévenon
Pour en savoir plus
À noter
Dans les régions, le CNRS célébrera la Journée internationale de la femme, dans le cadre de l'exposition « Physique de femmes », à la mairie de Tarbes le 8 mars, et à Saint-Nazaire, au lycée Aristide Briand.
1. Son objectif : « Concevoir, mettre en œuvre et coordonner toute action destinée à promouvoir la place des femmes dans l'organisme public. »
2. Au CNRS, la hiérarchie est la suivante : chargé de recherche 2e classe (CR2), chargé de recherche 1re classe (CR1), directeur de recherche 2e classe (DR2), directeur de recherche 1re classe (DR1), directeur de recherche de classe exceptionnelle (DRCE).
3. Parcours de femmes, itinéraires féminins (et masculins) au CNRS, sous la direction de Suzanne de Cheveigné.
4. Enquête sur les promotions CR-DR dans une section des sciences de la vie du CNRS, sous la direction de Catherine Marry avec la collaboration de Louis Bonpunt, Florence Bouyer, Michèle Crance, Irène Jonas, Ornella Malagutti.
Geneviève Hatet-Najar
Mission pour la place des femmes
genevieve.hatet-najar@cnrs-dir.fr
Suzanne de Cheveigné
Shadyc, cheveign@ehess.univ-mrs.fr
Catherine Marry
Mage, marry@iresco.fr