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Florence Heymann. Anthropologue

Des racines et des êtres

Florence Heymann est née en France, quelques années après la Seconde Guerre mondiale, dans une famille en partie décimée par la Shoah. Une de ces familles où l'on préfère taire le passé et ses blessures. Entre sa mère, orpheline très jeune, et son père, immigré apatride, elle nourrit un sentiment confus de double absence, un manque de repères sur ses origines, dans l'espace et dans le temps. Comme un maillon sans chaîne. Plus tard, revenir sur ces thèmes lors de recherches académiques lui a sans doute offert « un regard distancié », « plus analytique » et « moins douloureux ». Alors la réponse est oui : son histoire personnelle explique probablement son intérêt pour les sciences humaines et, tout particulièrement, pour les mécanismes de construction de l'identité.

Florence Heymann est ingénieur de recherche au Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ), en Israël. Elle aime passer d'une approche à l'autre, de la linguistique à l'histoire, de la sociologie à l'anthropologie. Ses thèmes d'étude balayent toutes les époques et tous les lieux, des pays de la Bible aux marches de l'Empire austro-hongrois, des Hébreux de l'âge de fer aux Juifs de Czernowitz 1, en passant par le singulier personnage de Leopold Weiss, petit-fils de rabbin, devenu Muhammad Asad, l'un des idéologues à l'origine de la fondation du Pakistan, dont elle vient de publier une biographie 2 et une traduction originale 3. « Cela peut sembler partir dans tous les sens », sourit la chercheuse, le regard dense, l'allure sophistiquée. « Mais cela se rapporte à un questionnement commun : comment construisons-nous notre identité ? Ou plutôt : nos identités. Comment les négocie-t-on au gré des événements historiques et des environnements géographiques ? » Elle se passionne pour « les changements ». Les « entre-deux ». Les « déracinements plutôt que les enracinements ».

Israël est riche de ces déracinements. Lorsqu'elle obtient sa mutation, il y a vingt-cinq ans, ­Florence Heymann quitte la France et le Laboratoire des systèmes de pensée en Afrique noire pour rejoindre Jérusalem et le CRFJ. Elle trouve alors un terrain d'étude à l'échelle de l'ensemble du pays. « Terre d'immigration des Juifs du monde entier, Israël regorge de questions sur l'identité, le métissage et la transculturalité. Car toutes les communautés cohabitent et s'interpénètrent tout en gardant leurs spécificités. » L'anthropologue met pourtant entre parenthèses ses recherches personnelles, un peu bousculée par son nouveau décor, sa nouvelle langue, sa nouvelle vie avec son époux et ses enfants. Responsable des publications du CRFJ, elle laisse reposer sa thèse de sociologie sur les identités plurielles des Juifs de Czernowitz pendant près de quinze ans avant de l'achever en 2001. « Avec l'effondrement de l'Union soviétique et l'ouverture des archives, j'ai eu accès à de nouveaux documents qui donnaient une tout autre ampleur à ce travail. » Conquises, les éditions Stock lui en demanderont une version remaniée qui sera publiée deux ans plus tard 4.

Chargée de la coordination scientifique du CRFJ, directrice de deux collections à CNRS Éditions 5, elle trouve aujourd'hui encore le temps de revenir à ses recherches. « J'écris un livre sur la Shoah en Transnistrie, cette portion de territoire, entre les actuelles Ukraine et Moldavie », explique-t-elle. « Dans l'ombre du symbole d'Auschwitz, les déportés de Transnistrie ont souffert d'un déni de leur histoire. Pour obtenir une sorte de “cachet d'authenticité”, certains se sont résignés à dire qu'ils avaient été déportés à Auschwitz… » Bientôt, elle travaillera sur les jeunes Israéliens et la façon dont certains, parfois totalement laïcs, négocient de nouvelles identités religieuses tout en refusant l'orthodoxie. « Il s'agit d'une réalité bien différente de celle qu'on pourrait imaginer dans un État où religion et citoyenneté sont aussi étroitement mêlées », fait-elle remarquer.

Entrée au CNRS à vingt-deux ans, la chercheuse vient d'obtenir son habilitation à diriger des recherches. C'est « la synthèse et le couronnement de vingt-cinq ans de recherche », sourit-elle. De passage à Paris pour quelques jours, il lui tarde de regagner Jérusalem. « Je ne suis pas attachée aux lieux pour ce qu'ils sont, il n'y a pour moi de racine nulle part. Mais je me méfie toujours un peu des voyages… Les voyages, c'est la rupture, la coupure avec les siens. Ce qui compte pour moi, ce sont les êtres. En fait, comme l'a dit Emmanuel Levinas, “les Juifs trouvent des lieux partout où ils trouvent des êtres” »

 

Charline Zeitoun

Notes :

1. Actuellement, cette région appartient à l'Ukraine.
2. Un Juif pour l'islam, Stock, 2005.
3. Un Proche-Orient sans romantisme, Journal de voyage, par Leopold Weiss, traduit de l'allemand, annoté et introduit par Florence Heymann, CNRS Éditions, 2005.
4. Le crépuscule des lieux, Stock, « Un ordre d'idées », 2003.
5. « Hommes et sociétés » et « Mélanges du CRFJ ».


Contact

Florence Heymann
CRFJ, Jérusalem (Israël)
fheymann@crfj.org.il


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