
Neurosciences
Embonpoint et idées noires vont-ils de pair ? 25 % des femmes obèses sont dépressives, contre 14 % de celles n'ayant pas de surpoids. Outre le regard des autres, une réaction biologique vient expliquer ce mal-être : les molécules de l'inflammation circulent jusque dans le cerveau, provoquant la résignation et l'anhédonie, signes de la dépression. Cette nouvelle perception de la maladie, publiée dans le Journal of Immunology 1, est due à l'équipe « Neurobiologie intégrative » 2 de l'Institut des neurosciences de Bordeaux (INB). Six mois plus tard, leur seconde publication 3 confirme cette interaction et met en avant le rôle palliatif du sulfate de vanadium.
L'obésité, en tant que maladie inflammatoire impliquant le système immunitaire (ici via le tissu adipeux), est associée à une hyperproduction de cytokines. Les chercheurs savent que ces molécules, dites de l'inflammation, diffusent à travers le corps. Ce n'est pas tout, l'équipe de Robert Dantzer a montré qu'elles agissent aussi sur le cerveau, par l'intermédiaire d'une transmission nerveuse. Cette dernière « synthétise et libère alors à l'identique d'autres cytokines, explique le chercheur de l'INB. Au final, cela crée une réponse comportementale : fièvre, fatigue, repli sur soi… ». Il en est de même dans tous les cas d'inflammation « diabète ou grippe par exemple », précise le chercheur.
Pour mieux cerner le mécanisme biologique en jeu, son équipe a effectué des observations expérimentales et cliniques. D'abord, sur des souris dont le système de cytokines a été suractivé. Placées dans un seau d'eau, elles se laissent flotter et abandonnent très vite la recherche d'une issue. Face à une boisson sucrée, elles boivent peu car elles ne ressentent plus le plaisir. Ces symptômes se sont également manifestés chez l'homme. Sur une quarantaine de patients cancéreux traités par cytokines dans un centre médical bordelais, 30 % ont développé une véritable dépression. Dans cette expérience, ce trouble est bien iatrogène – provoqué par le traitement –, et il est initié biologiquement selon la vulnérabilité de chacun.
Une piste pour pallier des symptômes dépressifs : le laboratoire bordelais a collaboré avec des diabétologues de l'université de l'Illinois à Urbana-Champaign pour des travaux sur un modèle murin de diabète de type 2. L'état inflammatoire chronique associé à cette pathologie s'est retrouvé dans le cerveau. Mais surtout, chez la souris, cette sensibilisation cérébrale a pu être bloquée par du sulfate de vanadium, un complément nutritionnel très vendu aux États-Unis pour ralentir l'installation du diabète chez l'homme. Or, ce supplément est actuellement interdit à la vente sur le territoire européen. Les industries pharmaceutiques sont donc très attentives à cette nouvelle perception de la dépression…
Aude Olivier
1. 15 avril 2005, vol. 174, n° 8, pp. 4991-4997.
2. Laboratoire CNRS / Inra / Université Bordeaux-II.
3. PNAS, 18 octobre 2005, vol. 102, n° 42, pp. 15184-15189.
Robert Dantzer
Institut des neurosciences, Bordeaux
robert.dantzer@bordeaux.inserm.fr