
Thérapie génique
Le cyanure a toujours été un poison redoutable. Eh bien, il semblerait que ce ne soit plus tout à fait le cas, puisqu'une équipe franco-finlandaise vient d'obtenir 1 des cellules humaines capables de survivre en présence de ce poison foudroyant ! Pour cela, Pierre Rustin, de l'Hôpital Robert Debré de Paris, et ses collègues ont utilisé une protéine très répandue dans le règne végétal, qui confère aux plantes une insensibilité à la plupart des poisons respiratoires. Il suffisait d'y penser !
Pourtant, cela n'a pas été si simple. « Dès son identification dans les années quatre-vingt, j'ai imaginé que cette protéine pourrait rétablir la respiration lorsqu'elle est bloquée, par exemple, dans le cas de maladies qui affectent les mitochondries, le siège de la respiration », commente Pierre Rustin, spécialiste de la physiopathologie et de la thérapie des maladies mitochodriales. Pendant des années, avec son équipe, le scientifique essaye de greffer et d'exprimer cette protéine végétale dans des cellules humaines. En vain. Jusqu'à ce qu'en 2004, un article mentionne sa présence chez un animal marin 2. En collaboration avec ses collègues finlandais, il retente l'expérience, avec succès. Un résultat très prometteur : « Les maladies dues à des mitochondries défectueuses sont très nombreuses, explique Pierre Rustin. D'origine génétique, elles peuvent prendre la forme, par exemple, de myopathies ou d'encéphalopathies. Et chaque fois, le dysfonctionnement des mitochondries se traduit de la même façon : réduction de la production d'ATP 3, formation de radicaux libres toxiques qui peuvent provoquer la mort des cellules, blocage du métabolisme. » Et voilà que l'expression de la fameuse protéine permet de court-circuiter la chaîne respiratoire défectueuse. Comment ? « Elle prend en charge les électrons, ce qui évite la formation de radicaux libres et, par ailleurs, elle débloque les réactions chimiques du métabolisme. » Démonstration : les chercheurs ont empoisonné avec du cyanure des mouches « normales », qui sont mortes, et des mouches affublées du gène et exprimant la protéine, qui ont survécu.
Mais cela ne leur suffit pas. Ils veulent désormais montrer que les mouches qui présentent une défaillance de leur chaîne respiratoire pourront elles aussi survivre après avoir reçu le gène. S'ils parviennent ensuite à le vérifier sur des cellules humaines, les chercheurs auront en main un outil unique pour mieux comprendre les maladies mitochondriales. Et surtout envisager des solutions thérapeutiques pour des maladies qui ne bénéficient aujourd'hui d'aucun traitement.
Stéphanie Belaud
1. EMBO Reports AOP, 2 décembre 2005.
2. Il s'agit de Ciona intestinalis, de la famille des ascidies.
3. L'ATP (adénosine triphosphate) constitue la source d'énergie de l'organisme.
Pierre Rustin
Hôpital Robert Debré, Paris
pierre.rustin@rdebre.inserm.fr