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ETHNOLOGIE

Mémoires de pêcheurs

L'île des Pins est l'un des derniers lieux de Nouvelle-Calédonie où perdure la pêche traditionnelle en pirogue, avec ses règles sociales et ses rites magico-religieux. Une ethnologue du CNRS a étudié ces clans pêcheurs et publie aujourd'hui un livre sur ses recherches.

 

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© Photos I. Leblic/CNRS Photothèque

1. Légendes en bas d'article


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« La première fois que je suis sortie avec eux en pirogue, la pêche a été bonne, raconte Isabelle Leblic, heureusement ! Sinon, certains auraient pu m'en rendre responsable… », sourit la chercheuse. Ethnologue au laboratoire « Langues et civilisations à tradition orale » Lacito 1, elle est allée sur l'île des Pins, dans le Sud de la Nouvelle-Calédonie, pour étudier cette société – presque unique dans la région – où la pêche traditionnelle est restée l'apanage des membres des clans pêcheurs et où les femmes sont interdites de pirogues de pêche. Pendant dix-huit mois, sur une période de trois ans, elle a habité avec une famille de pêcheurs et a participé à leur vie quotidienne. « Ils m'ont accueillie sans jamais me demander combien de temps j'allais rester… », se souvient-elle.

Quand elle répond aux appels d'offres du ministère de l'Outre-mer et du ministère de la Culture, en 1982, 1983 et 1984, aucune étude sur les sociétés de pêcheurs kanaks n'a encore été publiée. Il s'agit pour elle de recenser les rites et les techniques de pêche traditionnelle, comme la fabrication des pirogues, ainsi que leur évolution avec l'introduction sur le territoire de nouveaux matériaux, comme le nylon ou le fer. Ses enquêtes de terrain et son recensement des archives ont permis de conserver un savoir et une culture menacés de disparition. « Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une société à tradition orale, rien n'est écrit, tout se transmet de père en fils », rappelle la chercheuse.

« D'ailleurs, commente-t-elle, certains pêcheurs avaient conscience du risque de disparition de ce savoir, ils m'acceptaient donc plus facilement sur les pirogues… » Une prouesse dans cette société où l'on considère que la pêche sera infructueuse si une femme a le malheur de toucher le filet ! Elle recueille donc avec soin les dénominations des différentes espèces de poissons, des outils de la pêche, des différents vents, des états de la mer, dans un vocabulaire technique d'une précision extrême. « Les Kanaks distinguent diverses sortes de filets, tous nommés dans la langue. Le français, langue actuelle, est beaucoup trop limité pour désigner tout cela. » Sans parler des noms des « esprits » liés à la pratique de la pêche et évidemment intraduisibles. « Il existe aussi des rites propitiatoires, connus seulement des membres des clans pêcheurs, ajoute l'ethnologue. Ces derniers possèdent des objets magico-religieux, comme des talismans de la forme des poissons escomptés : mulets, sardines, tortue, etc. »

Elle étudie aussi l'organisation sociale, politique et économique de la pêche. Et le rôle symbolique du partage des activités. Ainsi, miikwa (sorte de thon), tortues ûû et mulets ngêrê, réservés à la pêche collective, sont destinés à nourrir toute la population lors de cérémonies bien précises, comme la fête de l'igname. « Ce tubercule est la base de l'alimentation, commente la chercheuse. Et lors de la fête, les premières ignames, récoltées par les clans de ceux qui travaillent la terre, sont échangées avec les poissons des clans pêcheurs. » Tandis que les autres habitants ont quand même le droit de pêcher pour nourrir leur famille, tout au long de l'année, mais essentiellement à pied, et à condition de ne pas prendre les espèces de poissons réservées aux coutumes.

Depuis ces enquêtes sur la pêche traditionnelle sur l'île des Pins 2, Isabelle Leblic est régulièrement retournée en Nouvelle-Calédonie. À Ponérihouen, sur la côte est de la Grande-Terre, elle s'est plus récemment intéressée au développement de la pêche commerciale et aux coopératives de pêcheurs 3. Car sur ce territoire, devenu français en 1853, l'administration a lancé différents projets de développement depuis une trentaine d'années. Mais les bateaux à moteur, vendus dans des conditions préférentielles, ont presque toujours terminé rouillés, abandonnés sur la plage. Pour les pêcheurs, impossible en effet de payer le coûteux voyage jusqu'à Nouméa et de faire réparer les moteurs, souvent en panne. Difficile par ailleurs de conserver le produit de la pêche sans réfrigérateur et sans glace. Périlleux également de vendre du poisson à une population vivant essentiellement du travail de la terre et ne possédant que peu d'argent…

Faire rentrer ces pêcheurs kanaks dans le modèle économique du pêcheur breton fut le plus souvent un échec. « La connaissance de la structure sociale telle que je l'ai étudiée à l'île des Pins était sans doute un préalable indispensable à toute politique de développement », conclut Isabelle Leblic. Ses travaux sur la question sont à présent enfin publiés 4. Et s'ils n'ont pas assez été pris en compte jusqu'à présent dans les projets de développement, peut-être le seront-ils davantage à l'avenir. « On peut du moins l'espérer… », soupire l'ethnologue.

 

Charline Zeitoun

 

 

© Photos : I.Leblic/CNRS Photothèque

1.Fabrication de la coque d'une pirogue traditionnelle. Les hommes des clans pêcheurs ont choisi un arbre bien droit. Ils ont creusé le tronc en surface puis ont fait brûler l'intérieur. Ils terminent l'évidement à la barre à mine ou à la hache.

2.Avant sa première mise à l'eau, la pirogue est bénie par le curé devant tout le village.

3.Comme les matériaux coûtent cher, les pêcheurs acceptent parfois des sponsors et organisent pour eux des régates

 


Notes :

1. Laboratoire CNRS / Universités Paris-III et IV.
2. Et aussi à Maré et à Goro.
3. Et aussi, depuis 1993, à la parenté et l'adoption kanake.
4. Pêche et pêcheurs du Sud de la Nouvelle-Calédonie, Société des océanistes, collection « Travaux et documents », Paris, 2006 (sous presse).

Contact

Isabelle Leblic
« Langues et civilisations à tradition orale » (Lacito), Villejuif
leblic@vjf.cnrs.fr


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