
Livre
Éd. L'Harmattan, coll. « Logiques sociales », septembre 2005, 262 p. – 22,50 €
Béatrice Appay est sociologue, membre du Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis, CNRS / Université Paris-V).
Vous avez dirigé une action scientifique fédérative du CNRS sur « la précarisation sociale » 1 mobilisant un réseau de 200 chercheurs, et vous êtes à l'origine du concept d'autonomie contrôlée (controlled autonomy) : pouvez-vous nous expliquer la situation mortifère que ce paradoxe engendre ?
Simple. L'autonomie contrôlée, c'est Janus : d'un côté la face positive, avec stimulation de la compétitivité, de l'autonomie, de la mobilité et de la responsabilité ; de l'autre, la face négative, avec la mise en place de puissants systèmes de contrainte et de contrôle centralisés. Résultat : une injonction contradictoire, une tension fondamentale à laquelle les individus sont dès lors soumis, qui fonctionne à la manière du « double bind » de Bateson, situation qui provoque une perte de sens et mène à la folie. Voilà. C'est pourtant bien un système rationnel qui génère cette tension, dans la sphère économique comme dans la sphère politique. Comment ? Par l'instauration d'un nouveau modèle de production. Sous l'influence de la concurrence internationale, il stimule l'implication individuelle et collective au travail et instaure la précarisation comme élément central. Aujourd'hui, tous les moyens techniques sont là pour que cette autonomie contrôlée fonctionne, puisqu'il est possible de capter un nombre croissant d'informations localisées et infimes, et de les traiter centralement et instantanément. L'ordinateur central de Mac Donald, par exemple, est capable de comptabiliser en flux continu jusqu'au nombre de hamburgers jetés d'heure en heure sur la planète, alors que, localement, chaque Mac Do voit son autonomie stimulée par le franchising. Conséquence : une compétitivité accrue, pour ne pas être éliminé.
Votre livre porte sur la précarisation plutôt que sur la précarité : pouvez-vous préciser ?
Ici, ce sont les processus de mise en précarité qui sont analysés : restructurations productives, conséquences de la concentration économique, externalisations (sous-traitance en cascade, délocalisations, franchises, etc.), provoquant une précarisation constitutive du nouveau modèle de production, comme je l'ai montré dans mes recherches sur l'Angleterre de Margaret Thatcher. En effet, de nombreuses entreprises changent leur organisation interne, autonomisent des services pour les responsabiliser avec obligation de résultats. Ceci est souvent un préalable à l'externalisation avec réduction des coûts et des effectifs. Par exemple, dans le nucléaire, un secteur qui se prépare à s'ouvrir à la compétition internationale, la maintenance à été externalisée à plus de 80 %, avec, ce que l'on ignore la plupart du temps, des salariés temporaires et au statut extrêmement précaire.
Alors, que faire avec ce qui apparaît comme un véritable engrenage ?
En prendre conscience, pour redonner du sens et ainsi pouvoir agir. La perte de sens paralyse. Françoise Dolto disait souvent qu'une interprétation bien posée peut avoir des effets spectaculaires comme la levée d'un symptôme et permettre de retrouver son énergie. Et si en sociologie une analyse juste pouvait avoir les mêmes effets ?
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. En coopération avec l'Inserm. Voir La précarisation sociale, travail et santé, B. Appay et A. Thébaud-Mony (dir.), éd. CNRS-Iresco, collection « Actions scientifiques fédératives », 1997, 579 p.