
GEOGRAPHIE PHYSIQUE
© 1© F. Lavigne / CNRS Photothèque –LGP Proche de l'épicentre du séisme du 26 décembre 2004, une partie de l'Indonésie a été ravagée par le tsunami qui a suivi. L'observation des dégâts donne une idée de la puissance du phénomène.
Il y a de la passion dans la voix de Charles Lecoeur lorsqu'il parle de sa discipline. « La géographie physique connaît une véritable mutation depuis plusieurs années, s'enthousiasme le directeur du Laboratoire de géographie physique (LGP) 1, à Meudon. Nous ne nous arrêtons plus au simple constat d'un phénomène, quel qu'il soit. Nous tentons de comprendre son évolution, en fonction des changements climatiques et sociaux ! » Qui sont donc ces « nouveaux géographes » ? Avant tout de grands voyageurs. Bolivie, Sibérie, Allemagne, Indonésie, Sénégal, Colombie, Vietnam, États-Unis… Ils parcourent le monde, se rendent sur leur indispensable « terrain » pour y étudier qui un glacier, qui une berge, et pour y récolter de précieux échantillons. Ensuite, retour au laboratoire, un endroit un brin défraîchi dont les salles d'analyse dégagent une puissante odeur de terre : la sédimentologie – l'étude des sédiments –, y tient une place importante. « Nous bouchons souvent les canalisations », sourit Charles Lecoeur.
© C. Kuzucuoglu / CNRS Photothèque – LGP Les dépôts côtiers du lac de Van, en Anatolie orientale, fournissent des informations sur les variations des niveaux lacustres et sur l'activité volcanique régionale pendant le Quaternaire supérieur. La bande centrale a ici été déformée par de violents séismes récents.
Sédimentologues donc, mais aussi géomorphologues, géochimistes, palynologues (spécialistes des pollens), malacologues (spécialistes des coquillages)… Le LGP réunit de nombreuses compétences. La trentaine de chercheurs, ingénieurs et doctorants qui y exerce est divisée en trois équipes : « Versants et rivières », Littoraux et « Environnements quaternaires ». Et ils ont tous cette particularité d'intégrer à leurs travaux les changements climatiques et les interactions avec l'homme. En montagne par exemple, ils s'intéressent à la manière dont les glaciers alpins et andins répondent aux variations du climat ainsi qu'aux conséquences sur les versants. « Dans les Alpes, grâce à une analyse détaillée du terrain et de certaines espèces végétales, nous sommes capables de reconstituer la fréquence et l'intensité des avalanches et des coulées de boue qui ont eu lieu et de mieux comprendre leur origine », explique Vincent Jomelli. À la clé : la possibilité de cartographier les zones à risques dans le contexte du réchauffement de la planète.
En Bolivie, les membres du LGP s'attachent à l'étude du Beni, un affluent de l'Amazone, dans le cadre d'un programme de l'IRD 2. Ce fleuve, très mobile, érode les berges chargées naturellement en mercure, élément qui parcourt ensuite toute la chaîne alimentaire jusqu'à l'homme. En France, c'est à la Loire, fleuve qui s'est peu à peu modifié sous l'action humaine, que se consacrent ces mêmes chercheurs. Leurs objectifs : « Maintenir les milieux écologiques rares, comme les zones humides, et protéger les populations contre les inondations », explique Emmanuèle Gautier, qui dirige ces travaux.
L'action de l'homme sur son environnement, en particulier sur les côtes, Yves-François Thomas la connaît bien lui aussi. Chef de l'équipe « Systèmes littoraux », il étudie, entre autres, la baie de Carthagène, en Colombie. « Cette baie subit aujourd'hui une très forte sédimentation du fait de la présence de deux structures érigées par l'homme, la digue sous-marine de Bocagrande et le canal du Dique, explique-t-il. Ce processus affecte la profondeur du canal de navigation et pourrait être désastreux pour l'économie de la ville. » Les observations sur le terrain et les modélisations numériques permettent de prévoir le futur de ce processus et pourront aider les responsables politiques locaux à prendre des décisions.
Pour comprendre le présent, les géographes du LGP se tournent aussi vers le passé. En collaboration avec les archéologues de l'Inrap 3, les chercheurs de l'équipe « Environnements quaternaires », dirigée par Jean-François Pastre, reconstituent les milieux naturels passés et y analysent tant les marques de variations climatiques que les traces indirectes d'occupation humaine. « Il y a dix ans, les livres de géographie ne faisaient guère référence aux conséquences de l'impact de l'homme sur les paléoenvironnements depuis 10 000 ans, constate Charles Lecoeur. Aujourd'hui, les choses ont changé, et le CNRS a été un véritable moteur dans ce changement. » La géographie physique évolue, et les enfants de Mercator 4 ont bel et bien grandi.
Fabrice Demarthon
LES TSUNAMIS SOUS SURVEILLANCE
Le 26 décembre 2004, des vagues immenses déferlent dans le Sud-Est asiatique et ravagent les côtes, faisant plus de 250 000 morts. Dix jours avant la catastrophe, une équipe du LGP et du laboratoire Géolab (1) à Clermont-Ferrand, dirigée par Raphaël Paris et Franck Lavigne, s'était installée en Indonésie afin d'étudier… les tsunamis. Aujourd'hui, le laboratoire est partie intégrante du programme Tsunarisque, qui réunit universités françaises, organismes de recherche et laboratoires indonésiens. Son but : améliorer la prévention en établissant des cartes précises des zones à risques grâce aux relevés de terrain et à la modélisation.
F. D.
1. CNRS / Université Blaise Pascal.
1. Laboratoire CNRS / Université Paris-I.
2. Institut de recherche pour le développement.
3. Institut national de recherches en archéologie préventive.
4. Géographe flamand (1512-1594) qui a donné son nom à un système de projection dans lequel les méridiens sont représentés par des droites parallèles équidistantes et les parallèles par des droites perpendiculaires aux méridiens.
Charles Lecoeur
Laboratoire de géographie physique (LGP), Meudon
charles.lecoeur@cnrs-bellevue.fr