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Tourisme

Le ski sur la mauvaise pente

La montagne en hiver… des kilomètres de pistes à dévaler, la poudreuse qui crisse sous le snowboard, les sensations de liberté du hors-piste… ou un chalet tyrolien, une raclette au coin du feu, la convivialité retrouvée entre amis. Une destination, deux images, deux manières de la concevoir et de la vivre. Les questions sur l'avenir de l'aménagement et du tourisme en montagne pourraient, en caricaturant, se résumer à cela. Entre ces deux concepts, les stations oscillent, tentant de passer de l'un à l'autre ou de les marier avec plus ou moins de réussite.

Les stations de ski accusent en effet un déficit de fréquentation important. « La France a longtemps revendiqué huit millions de skieurs, annonce Philippe Bourdeau, géographe au laboratoire Territoires de Pacte1 « Politiques publiques, actions politiques, territoires » de Saint-Martin d'Hères et spécialiste de l'évolution du tourisme sportif hivernal et des stations de sports d'hiver. Alors qu'ils ne sont en réalité que quatre millions, dont seulement deux environ partent tous les ans aux sports d'hiver. Du coup le taux de départ des Français aux sports d'hiver est de seulement 7,4 %. » Par ailleurs, le géographe relève que s'il existe un marquage socio-professionnel très fort des skieurs, ou du moins des usagers des stations – surtout représentés par les classes moyennes et supérieures –, pour autant les sports d'hiver ne sont plus un signe d'ascension sociale, comme dans les années soixante-dix. « En conséquence, les stations tentent maintenant de recruter leur clientèle dans les classes moyennes émergentes, dans les pays de l'Est par exemple », continue Philippe Bourdeau.

Une stagnation des départs, une durée de séjour qui diminue et surtout des touristes qui en veulent toujours plus. Car c'est un fait : rares sont les skieurs qui veulent uniquement dévaler des pistes de 8 h à 17 h. « Les usagers des stations se font aussi plus exigeants : ils veulent pouvoir pratiquer d'autres activités que le ski, attendent un accueil et une organisation de qualité, plus de confort. De manière générale, ils voyagent plus et sont habitués à un certain luxe », souligne Isabelle Frochot, chercheuse à l'Irege, Institut de recherche en gestion et en économie de l'université de Savoie, et membre du programme Tourisme et territoires de montagne : enjeux et perspectives, dirigé par Véronique Peyrache-Gadeau, économiste CNRS au laboratoire « Environnements, dynamiques et territoires de montagne » (Edytem) du Bourget du Lac 2. Mobilisant des laboratoires de l'université de Savoie, le programme de l'Institut de la monta­gne, débuté en 2005, étudie notamment les tendances d'évolution et d'organisation des stations.

D'autant qu'un autre phénomène vient gripper la mécanique des sports d'hiver : réalité indéniable, l'enneigement en montagne a diminué et va encore diminuer. Selon les scénarios retenus, les domaines skiables vont être plus ou moins restreints. Aussi les stations les plus basses, à des altitudes inférieures à 1 500-1 800 mè­tres, ne sont-elles pas certaines de pouvoir ouvrir toutes leurs pistes. C'est dans ce contexte qu'est apparue une nouvelle typologie des stations de sports d'hiver, axée sur la notion d'« enneigement garanti ». « Selon le SEATM 3, seules 25 stations françaises – dont 23 situées dans les Alpes du Nord – bénéficieraient de cette garantie d'enneigement sur les 357 stations et centres de ski alpin français recensés en 2001 ! », souligne Philippe Bourdeau. Et la généralisation de l'utilisation des canons à neige, depuis une dizaine d'années, n'est pas la panacée. Car pour qu'ils soient efficaces, les températures ne doivent pas monter au-dessus des – 2 °C, à moins d'utiliser des additifs contestés ou des installations de refroidissement consommatrices d'énergie. De plus, l'accès aux ressources en eau n'est pas équitablement réparti, et tensions et conflits se multiplient entre stations et vallées proches. Les canons à neige ne sont donc pas une solution généralisable même si on ne tient pas compte des conséquences écologiques.

 

De l'authentique artificiel

Face à cette contrainte climatique et à ces changements sociologiques, les stations doivent donc se repositionner et se transformer. « Et à chaque station sa stratégie, comme le précise Véronique Peyrache-Gadeau. Celles qui en ont les moyens tendent à relier les domaines skiables et continuent à investir dans les remontées mécaniques. » L'idée ? Aller plus haut, plus loin. Mais c'est surtout le cas des grandes stations d'altitude. Les plus petites, en difficultés financières, ont tendance à fermer ou à céder l'exploitation des remontées mécaniques à des sociétés privées.

Mais l'extension du nombre de pistes, des télésièges, téléskis ou tire-fesses ne résout pas tout, surtout face à l'évolution de la demande des usagers et aux conditions nécessaires à un développement durable de la montagne. La plupart des stations misent sur la diversification du panel d'activités, mettant fin au monopole du ski. Côté sportif, on assiste à une augmentation de l'offre de location de raquettes à neige, de randonnées à ski à la découverte de la nature… La station du futur pourrait bien être celle du non-skieur, car aujourd'hui, « sur dix touristes fréquentant les stations, sept ne skient pas ! », rappelle Philippe Bourdeau. Il était temps de prendre en compte cette nouvelle donne. Pour ce type d'offre, les stations s'appuient, quand elles existent déjà, sur les structures présentes en été, comme le Bureau des guides 4. À l'inverse, d'autres stations tentent de développer le tourisme estival en réutilisant les infrastructures d'hiver. « Mais ce n'est pas toujours évident. En hiver, la neige cache la misère, remarque Frédéric Bouin, chercheur associé au Centre de recherches interdisciplinaires en droit de l'environnement, de l'aménagement et de l'urbanisme (Crideau) 5. Il faut réaménager l'espace car des rues sans trottoir, ce n'est pas un cadre idéal pour le touriste d'été. » Surtout que les touristes sont maintenant plus demandeurs de patrimoine, d'authenticité, de liens avec le territoire. C'est en pariant sur ce nouvel attrait que le canton de Modane, en Haute-Maurienne (Savoie), point d'appui de trois stations, a créé « Terra Modana », entité touristique basée sur le territoire. Se démarquant du tout-ski, Terra Modana met en avant son patrimoine local, qu'il soit architectural, culturel ou encore industriel !

C'est généralement l'option choisie par les petites et moyennes stations, qui en profitent pour repenser totalement l'habitat. Finis, les usines à ski, les studios pour huit personnes, les barres d'immeubles. Place à l'authentique, au chalet tyrolien, à la raclette au coin du feu… Un authentique qui ne l'est pas forcément, mais qui correspond à l'image que le touriste s'en fait (voir p. 26). Valmorel, en Tarentaise (Savoie) en est l'exemple type : la station a été créée de toutes pièces sous la forme d'un village, avec les matériaux locaux. La reconstruction de l'hébergement est d'autant plus nécessaire que chaque année, un pourcentage non négligeable d'appartements sort du marché locatif pour cause d'insalubrité…

« Mais cette reconversion ne sera pas possible partout, souligne Véronique Peyrache-Gadeau. Il est parfois très difficile de casser les murs et de tout transformer. » De plus, les propriétaires loueurs d'appartements ne sont pas toujours d'accord pour engager des travaux. « Même si les communes font le choix politique de s'orienter vers le réaménagement du bâti, elles ne disposent d'aucun moyen de pression sur les propriétaires », insiste Frédéric Bouin. La gouvernance des stations est de fait un jeu complexe où interviennent de nombreux acteurs (voir ci-contre).

« Les brochures commencent à proposer la tendance nouveau patrimoine, mais la majorité préfèrent rester sur des images de skieurs en pleine poudreuse et sur des stations qui ont finale­ment peu d'ancrage local », remarque Isabelle Frochot. « On note également la nette augmentation des vues d'intérieur en bois. Avec une tablée d'amis réunis autour d'une raclette, heureux de se retrouver au coin du feu… » Une véritable image d'Épinal, sur laquelle jouent les stations, même si toutes n'ont pas encore trouvé l'image qui leur correspond.

 

Julie Coquart 

 

 

Dossier Tourisme

© A. Novat

Comment fidéliser ses skieurs ? Les grandes stations d'altitude relient leurs domaines skiables, tissant une véritable toile de pistes et remontées mécaniques comme ici à Méribel, dans le domaine des Trois-Vallées (Savoie).


 

 

 

La plus naturelle des natures

 

La représentation de la montagne dans l'imaginaire collectif est l'héritière d'une construction culturelle, esquissée dès le xviiie siècle, comme le souligne Bernard Debarbieux, professeur de géographie à l'université de Genève et ancien directeur du laboratoire « Territoire, environnement montagnards et organisations sociales » 1 de Grenoble. Depuis le Moyen Âge, la montagne bénéficie d'une symbolique particulière. Conçue comme un contraste paysager, un point haut qui se dégage à l'horizon, elle devient ensuite un type de milieu, un espace qu'on cartographie. À partir du xviiie siècle, la montagne recueille les stéréotypes, fortement imprégnés du siècle des Lumières : elle est promue au rang de symbole, comme lieu privilégié par lequel on pense la nature. Alors même que l'époque est à l'éloge de la civilisation, de la culture urbaine, la montagne devient alors un lieu de tradition. Cette représentation, très naturaliste, va fortement influencer les pratiques d'aménagement et de développement de la montagne. Ainsi, le tourisme montagnard, né au xviiie siècle, se veut un moyen de prédilection pour sortir de la ville, des contraintes du travail et de l'environnement urbain. De même, par sa symbolique de nature, la montagne est un territoire qui bénéficie des mesures de protection des espaces les plus sévères : lorsqu'on préserve le paysage, c'est donc en pensant à sa beauté, et non aux écosystèmes ou à d'éventuelles espèces menacées. Enfin, autre thématique influencée par cette image ancienne de la montagne : l'agriculture. Après avoir connu un déclin très fort, elle amorce une timide résurrection, où la valorisation de l'image de qualité, liée aux traditions, joue un rôle important.

J. C.

1. Devenu laboratoire Territoires du Pacte (« Politiques publiques, actions politiques, territoires », CNRS / IEP Grenoble / Universités Grenoble-I et II).

CONTACT : Bernard Debarbieux Bernard.Debarbieux@geo.unige.ch

 

 

 

 

Pour l'amour du risque

 

Comment gérer les risques en montagne auprès des touristes ? Avides de liberté, désireux de trancher avec le train-train quotidien, les touristes sont peu réceptifs aux messages de prévention classiques mis en place par les stations. Il convient donc de reconsidérer la question vis-à-vis du grand public, « un exercice rendu difficile par la gouvernance complexe des stations de montagne », explique Vincent Boudières, doctorant au laboratoire Territoires de Pacte1 « Politiques publiques, actions politiques, territoires ». Depuis la loi Montagne (loi 85-30 du 9 janvier 1985), relative au développement et à la protection de la montagne, les communes sont reconnues « autorités organisatrices » en termes de pilotage du développement touristique de leur territoire. Les élus locaux sont ainsi particulièrement impliqués dans la stratégie touristique, avec la possibilité de s'associer à des opérateurs privés. Parallèlement, les maires sont aussi responsables de la sécurité sur leur commune. Au-delà du face-à-face « remontées mécaniques-collectivités locales », les relations entre les acteurs de la vie des stations sont multiples et parfois informelles. Chaque acteur (office du tourisme, prestataires de services, gestionnaires de la sécurité, écoles de ski) poursuivant sa logique, il peut être difficile de concilier les objectifs commerciaux et l'intérêt public général, comme la prévention des risques…Face aux messages marketings des stations et de la presse spécialisée, dopés par des images de poudreuse et de free-ride, la prévention ne semble pas toujours peser très lourd. Pourtant, sur les saisons 2000-2005, 68 personnes sont décédées à la suite de 127 accidents d'avalanches en secteur hors piste. Le risque est bien présent ! Pourquoi une si faible influence de l'action préventive ? En partie parce que les messages ne prennent pas assez en compte l'état d'esprit et les attentes des touristes. Le postulat sur lequel sont basés ces messages – les skieurs veulent éviter le danger – se révèle faux, puisqu'ils recherchent justement des expériences grisantes, non exemptes de risques. Les messages de prévention ont toutes les chances de passer à la trappe. Il faut donc plus que jamais considérer les risques non plus comme une conséquence, mais comme un élément constitutif de l'offre, pour leur porter l'attention qu'ils méritent et développer de nouvelles approches.

 

J. C.

 

1. Laboratoire CNRS / IEP Grenoble / Universite Grenoble-I et II.

 

CONTACT : Vincent Boudières

vincent.boudieres@grenoble.cemagref.fr

 

 

 

 

 

 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / IEP Grenoble / Universités de Grenoble-I et II.
2. Laboratoire CNRS / Université de Chambéry.
3. SEATM : Service d'études et d'aménagement touristique de la montagne, devenu DEATM (Direction des études et de l'aménagement touristique de la montagne).
4. Structure locale regroupant les guides de haute montagne.
5. Crideau : formation de recherche en évolution CNRS / Université de Limoges / Inra.



Contact

Philippe Bourdeau
Philippe.Bourdeau@ujf-grenoble.fr

Véronique Peyrache-Gadeau
Veronique.peyrache-gadeau@univ-savoie.fr

Isabelle Frochot
Isabelle.frochot@univ-savoie.fr

Frédéric Bouin
frederic.bouin@univ-perp.fr


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