
Pôles de compétitivité mondiaux
À l'image de l'A380, le plus grand avion commercial du monde, assemblé à Toulouse, le projet développé par les régions Aquitaine et Midi-Pyrénées est le gros porteur des 67 pôles de compétitivité sélectionnés par le gouvernement. Retenu parmi les six projets mondiaux, il est le seul à réunir deux régions sous la même gouvernance – l'association Aerospace Vallée.
Il est vrai que, vu de Seattle, siège de Boeing, ou de Chine, le Sud-Ouest français ne forme qu'un seul et même ensemble. Premier bassin aéronautique européen, Aerospace Vallée vise à conforter cette ambition, « en préparant, selon Antoine Petit, directeur interrégional Sud-Ouest du CNRS, non seulement l'avion de demain, mais aussi celui d'après-demain. Car les industriels sont persuadés que la compétition va se gagner par les innovations technologiques ». Le nouvel aéronef devrait être dès lors plus fiable, plus léger, moins bruyant et moins polluant qu'aujourd'hui 1. Le confort n'est pas oublié. La voilure pourra, par exemple, intégrer des matériaux intelligents qui se déformeront en fonction des conditions météorologiques. Résultat : les passagers ne ressentiront plus les turbulences…
Du côté du spatial, l'ambition affichée du pôle est de faire du Sud-Ouest la capitale européenne de « l'espace au service de l'homme », en développant les outils de surveillance de la planète (catastrophes naturelles, agriculture) ou les applications de Galileo, le concurrent du GPS américain. Pour remplir ces objectifs, les secteurs de l'aéronautique et de l'espace doivent renforcer leur position d'excellence dans les « systèmes embarqués » : des logiciels informatiques complexes utilisés notamment dans la sécurité et susceptibles d'avoir des retombées dans d'autres secteurs (automobile, chemins de fer, etc.). Le dynamisme du pôle pourrait créer 40 000 à 45 000 emplois dans l'industrie et les services au cours des vingt prochaines années.
Des régions complémentaires
Dès à présent, Aerospace Vallée peut s'appuyer sur quelque 1 200 établissements, dont des centaines de PMI-PME, 94 000 emplois et 8 500 chercheurs. Le grand Sud-Ouest réunit des moyens uniques en recherche et développement (R&D) et en formation académique – dont plus de 6 000 chercheurs, ingénieurs et techniciens dans les laboratoires associés ou propres du CNRS. Le pôle est leader mondial sur le marché des avions civils de plus de 100 places, des turbines à gaz pour hélicoptères et des trains d'atterrissage. Il occupe la première place du podium européen pour la construction des satellites, les lanceurs et la propulsion, mais aussi la télédétection et l'observation de la Terre, les systèmes de cockpit et les technologies de rentrée atmosphérique.
Surtout, Aquitaine et Midi-Pyrénées sont complémentaires. « La préparation du pôle de compétitivité a “boosté” leur dynamique d'union entamée en 2000 », assure Jean-Marc Thomas, président d'Airbus France et d'Aerospace Vallée. Si la métropole toulousaine accueille le géant de l'aéronautique civile Airbus (15 000 salariés), l'Aquitaine est davantage orientée vers l'aéronautique militaire et d'affaires (Dassault) ainsi que vers la motorisation (Turbomeca). Avec le Centre national d'études spatiales (Cnes), Alcatel Alenia Space ou Astrium, la ville rose est réputée mondialement pour son industrie spatiale, mais sa voisine, Bordeaux, est une terre d'excellence pour les lanceurs (Snecma Propulsion Solide, EADS ST). La répartition est aussi heureuse entre organismes de recherche et de formation. Au Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes (Laas) du CNRS, à l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onera) et aux nombreux centres de formation (Supaéro, Enac, Ensica, INPT, etc.) installés à Toulouse, répondent à Bordeaux un centre national de la recherche technologique (CNRT) 2 et un fort potentiel dans le traitement de l'image et de l'informatique.
Recycler les avions
Les objectifs ambitieux du pôle ont permis de fédérer plus de 600 acteurs régionaux : industriels, scientifiques, organismes de formation, mais également pouvoirs publics et partenaires socio-économiques. Ensemble, ils ont su faire émerger 36 projets de coopération articulés autour de neuf thématiques, dénommées « domaines d'activités stratégiques » (voir encadré).
La conception, le traitement du signal et la mise en œuvre de technologies de l'information et de la communication adaptées aux besoins des industries de l'aéronautique, de l'espace et des systèmes embarqués sont développés dans plusieurs laboratoires associés au CNRS 3. L'installation, prévue à Bordeaux, d'un centre de l'Inria permettra de renforcer ce potentiel, notamment en Aquitaine. De leur côté, des chercheurs parisiens de l'Onera devraient s'installer à Toulouse, dans le nouvel Aerospace Campus. Parmi les projets « structurants » en enseignement, on peut citer aussi le lancement d'une école doctorale « Aéronautique et espace », commune aux différents établissements d'enseignement supérieur de la « superrégion ».
Le pôle de compétitivité représente aussi un véritable ballon d'oxygène pour l'aéroport de Tarbes et son bassin d'emploi, touchés par le démantèlement de l'industriel de l'armement Giat, et notamment l'arrêt de la production des chars Leclerc. La préfecture des Hautes-Pyrénées accueillera en effet une plate-forme spécialisée dans le démontage d'avions en fin de vie. Financée par une filiale commune à Sita et à Airbus France, elle traitera quelque 6 000 aéronefs au cours des deux prochaines décennies. Non loin de là, à Borde-Assat (Pyrénées-Atlantiques), la construction d'un pôle aéronautique de 53 hectares est également prévue autour de la nouvelle usine Turbomeca.
Soudage laser
Près de 2 300 chercheurs appartenant aux laboratoires du CNRS et de ses partenaires universitaires du Sud-Ouest participent de près ou de loin à l'un des 36 projets de recherche du pôle Aerospace Vallée. Le Laboratoire d'aérologie (LA) de l'observatoire Midi-Pyrénées, par exemple, est impliqué dans le projet SFIC (Scénario de flotte et impact sur le climat). Une série de travaux, menés en collaboration avec d'autres laboratoires de recherche (Cerfacs, Onera…), vont permettre d'évaluer les conséquences sur le climat du trafic aérien, qui a connu une augmentation de 3 % par an durant la dernière décennie. Si un tel accroissement devait continuer à l'avenir, les émissions de gaz et de particules émises par l'aviation doubleraient d'ici les 25 prochaines années. Or il semble qu'une molécule de CO2 libérée lors de la combustion du kérosène par l'aviation soit trois fois plus efficace vis-à-vis de l'effet de serre que la même molécule émise au niveau du sol…
De son côté, l'Institut de chimie de la matière condensée de Bordeaux (ICMCB) contribue au programme Assemblages et durabilité des structures aéronautiques métalliques (Adsam). Les chercheurs de ce laboratoire vont explorer et peut-être valider les techniques prometteuses d'assemblage des métaux par soudage laser ou par frottement-malaxage (FSW, pour friction stir welding). Elles permettent déjà d'obtenir en un temps record des revêtements parfaitement lisses. Cependant, il reste à tester leur fiabilité, leur résistance mécanique, leur tenue à la fatigue ou à la corrosion…
Enfin, le Laas est l'un des laboratoires moteurs dans le domaine des « systèmes embarqués ». Il intervient notamment sur le projet CVF (Commandes de vol du futur), qui fait suite à l'introduction des commandes de vol électriques installées dès 1987 sur l'A320 et améliorées récemment sur l'A380. L'objectif vise à offrir, par exemple, une assistance proactive au pilote pour l'aider dans ses tâches, en particulier celles à effectuer en cas d'urgence. Dans un avenir plus lointain, il est envisagé la présence aux commandes d'un seul pilote en croisière, voire le vol d'avions-cargos totalement autonomes !
Emmanuel Thévenon
À voir
AEROSPACE VALLEE EN CHIFFRES
94 000 emplois industriels dont 50 000 en sous-traitance / Plus de 1 200 établissements / Près du tiers des effectifs aéronautiques français / Plus de 9 milliards d'euros de chiffre d'affaires / 8 500 emplois dans la recherche / Une filière structurée avec plus de 1 000 PME et plus de 700 sous-traitants.
9 domaines d'activités stratégiques
> Énergie, propulsion, motorisation et environnement
> Aéromécanique, matériaux, structures
> Sécurité et sûreté du transport aérien
> Terre vivante et espace
> Navigation, positionnement, télécommunication
> Systèmes embarqués
> Architecture et intégration, organisation et performance industrielle
> Maintenance, services, entraînement
> Accès à l'espace et infrastructures orbitales
Des nanomatériaux légers et hyperrésistants
En France, le CNRS est l'un des principaux acteurs des nanosciences 1. Dans le cadre d'Aerospace Vallée, pas moins de sept de ses laboratoires 2 participent au projet Nabucco (Nanostructured Bulk Ceramic Composites and Coatings). Ce programme de recherche vise à développer une nouvelle génération de matériaux à base de céramiques, faisant appel aux nanotechnologies. Le but est d'utiliser les extraordinaires propriétés des nanotubes et des nanofibres de carbone pour arriver à fabriquer industriellement des matériaux à la fois légers et hyperrésistants. À terme, ils entreront dans la conception d'avions (turboréacteurs, freinage), de moteurs de fusées, de piles à combustible ou du réacteur nucléaire du futur à fission. Un des objectifs est d'augmenter la résistance des pièces à la température, de façon à diminuer voire à éliminer (solution idéale) les circuits de refroidissement pour gagner en énergie, rendement et performance.
E. T.
1. Voir Le journal du CNRS, n° 189, octobre 2005.
2. Centre de recherche Paul Pascal (CRPP), Laboratoire des composites thermostructuraux (LCTS), Procédés, matériaux et énergies solaires (Promes), Laboratoire des colloïdes, verres et nanomatériaux (LCVN), Laboratoire de recherches sur la réactivité des solides (LRRS), Laboratoire de catalyse en chimie organique (Lacco), Laboratoire des matériaux, surfaces et procédés pour la catalyse (LMSPC).
Aerospace Campus
À Toulouse, et plus précisément sur le site historique de Montraudan, qui a vu l'envol des premiers avions de l'Aéropostale, 40 hectares sont réservés à l'accueil d'Aerospace Campus. Le plus grand campus universitaire européen dans le domaine de l'aéronautique, de l'espace et des systèmes embarqués regroupera les trois grandes écoles aéronautiques toulousaines (Supaéro, Ensica et Enac) mais aussi l'université Paul Sabatier, différents instituts universitaires comme l'Insa, ainsi qu'une cohorte d'organismes de recherche (CNRS, Onera, Cnes, Centre commun de recherche d'EADS…) regroupant au total plus de 1 000 chercheurs. Le campus accueillera aussi le siège du concessionnaire du futur système européen de localisation par satellite Galileo, un Centre européen des applications spatiales et une pépinière d'entreprises. Le tout est situé à proximité d'acteurs aussi importants qu'Airbus, Alcatel Space, EADS Astrium, Freescale, Latécoère, Siemens VDO Automotive, Thales…
E. T.
1. voir Le journal du CNRS, n° 185, juin 2005 – www2.cnrs.fr/presse/journal/2202.htm
2. Les CNRT ont pour objectif de favoriser la collaboration entre la recherche publique et privée consacrée aux matériaux.
3. Le Laas ou l'Irit (Institut de recherche en informatique de Toulouse), à Toulouse, ou encore le Labri (Laboratoire bordelais de recherche en informatique), le LAPS (Laboratoire automatique productique signal), l'IXL (Laboratoire d'études de l'intégration des composants et systèmes électroniques) ou le PIOM (laboratoire de Physique des interactions ondes matières) à Bordeaux.
Antoine Petit
Directeur interrégional Sud-Ouest
antoine.petit@cnrs-dir.fr