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Livre

3 questions à...

Jean-Marie Hombert. Aux origines des langues et du langage.

Jean-Marie Hombert (dir.), éd. Fayard, octobre 2005, 516 p., 130 photos coul., 30 cartes et dessins – 48 €.

 

Jean-Marie Hombert est linguiste, directeur interrégional du CNRS pour le Sud-Est.

 

Quel est le propos de cette synthèse sans précédent réalisée sous votre direction ?

De nombreuses théories, très variables et parfois contradictoires, ont été proposées pour expliquer l'origine du langage. Le débat scientifique ne sera fructueux que si l'on cerne de manière précise ce que l'on entend par « origine » et ce que l'on entend par « langage » (la faculté du langage propre à l'Homo sapiens ou l'origine des langues ?). Deux raisons ont motivé cet ouvrage. Tout d'abord celle de l'origine du langage en elle-même, centrale pour l'évolution de notre espèce. La deuxième, c'est qu'après une longue période pendant laquelle les travaux de recherche sur ce sujet étaient tabous, plusieurs disciplines, et en particulier la génétique, ont remis au goût du jour, depuis une vingtaine d'années, l'origine de l'Homo sapiens, ses premières migrations et la dispersion des langues parlées par ces premières populations. Il m'a semblé important que les linguistes, qui étaient restés en dehors de ces débats, puissent de nouveau être au cœur des recherches sur l'origine de leur propre objet d'étude. J'ai alors proposé au CNRS de financer des recherches pluridisciplinaires sur l'origine du langage et des langues 1, programme qui fut repris au niveau européen 2 et a obtenu un financement impliquant une douzaine de pays et une soixantaine d'équipes de recherches.

Les résultats de ces travaux commencent maintenant à être publiés. Une partie d'entre eux est présentée dans cet ouvrage qui vise à les rendre accessibles à un large public.

 

Quelles sont les nouvelles disciplines qui contribuent à poser de nouvelles questions ?

Les questions liées à l'origine du langage sont simples et bien connues (Où le langage a-t-il commencé ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?). Il est maintenant évident que les réponses satisfaisantes à ces anciennes questions ne pourront être obtenues qu'à partir d'un croisement de travaux provenant de disciplines différentes. Ici, généticiens, neurobiologistes, archéologues, linguistes, philosophes, éthologues et même psychanalystes, croisent leurs points de vue avec un double objectif : faire un état de l'art des recherches les plus récentes et mettre en évidence les pistes les plus prometteuses. Deux exemples : en comparant les marqueurs linguistiques et génétiques, il est possible de savoir aujourd'hui si les populations ont gardé la langue de leurs ancêtres ou emprunté une autre langue au contact des populations rencontrées. De même, l'approche pluridisciplinaire permet de situer l'émergence du langage dans un contexte écologique global (nombre d'individus par groupe, conditions climatiques…), ce qui nous permet de mieux comprendre comment les langues ont pu se développer et se propager.

 

Un bilan prometteur ?

Cet ouvrage a permis de soulever de nouvelles interrogations et de remettre en question des idées reçues. Par exemple, on pense généralement que l'origine de notre espèce est synchronisée avec l'apparition du langage humain (ce qui impliquerait une origine monogénétique). Or, des exemples récents d'étapes déterminantes dans notre odyssée (l'apparition de l'agriculture ou de l'écriture), montrent clairement que celles-ci ont pu émerger à différents moments et dans des endroits géographiquement très distincts. Il est donc tout à fait possible que l'apparition du langage ait eu lieu aussi en différents endroits, à différentes périodes, après que nos ancêtres eurent quitté le continent africain (polygenèse). Un autre secteur particulièrement prometteur concerne les travaux du codage génétique du langage. L'hypothèse d'un Big Bang génétique permettant l'émergence du langage, par opposition à une utilisation « bricolée » de capacités cognitives existantes, est au cœur du débat. On peut penser que le lien entre les travaux sur les pathologies du langage et les mutations génétiques qui peuvent leur correspondre d'une part, et les comparaisons entre notre système génétique et celui des primates non humains dépourvus de cette merveilleuse faculté qui nous caractérise d'autre part, amènera dans les prochaines années des réponses à ces fascinantes questions.

 

Propos recueillis par Léa Monteverdi

 

1. Programme du CNRS « Origine de l'homme, du langage et des langues » (OHLL).
2. Programme de la Fondation européenne pour la science « The Origin of Men, Language and Languages » (OMLL).


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