Moteur de recherche

 

Retour au sommaire

La ville d'eaux qui fait couler de l'encre

En 106 après J.-C., Bosra devient la capitale de la province d'Arabie ; thermes, fontaines et bâtiments publics se multiplient. Mais comment la cité fait-elle donc pour couvrir ses besoins en eau ? C'est dans les restes d'un aqueduc, sur les flancs du Jebel, que les archéologues vont chercher la réponse.

Mission / Bosra

© Mission archéologique française en Syrie du Sud

À Bosra, les archéologues travaillent sur les restes d'un aqueduc. Ils espèrent trouver la preuve que les canaux verticaux permettant de réduire la vitesse de l'eau faisaient tourner des moulins dès l'époque romaine.


 

Double-clic sur Photoshop, et l'image apparaît : une longue traînée de pierres serpente au milieu d'une étendue de terre aux maigres cultures. « On a longtemps pensé que c'était une route », commente Jean-Marie Dentzer 1. Cet archéologue de 69 ans, directeur d'une mission franco-syrienne regroupant des personnels du CNRS et de l'université Paris-I, ainsi que de jeunes archéologues de la direction générale des Antiquités de Syrie, fouille la région au sud de Damas en Syrie, depuis vingt ans. Il se prépare à y retourner au mois d'octobre pour six semaines. Avec l'espoir de trouver une confirmation matérielle de la romanité d'un aqueduc, dont un tronçon ancien a été découvert l'année dernière par son équipe, sur les flancs du Jebel al Arab, qui culmine à 1 600 m. À 30 km, la ville antique de Bosra, capitale d'une antique province romaine…

Durant les missions précédentes, les chercheurs avaient déjà mis au jour des systèmes d'irrigation antérieurs et relativement rustiques. Mais ceux-ci posaient problème : ils ne correspondaient pas aux besoins en eau courante d'une ville en pleine expansion. « L'eau est l'un des problèmes majeurs de la région, explique Jean-Marie Dentzer. Dans cette partie de la Syrie, il pleut environ six mois par an, d'octobre à mars. L'eau est stockée dans des birkehs, grands réservoirs à ciel ouvert, et dans des citernes pour être consommée tout le reste de l'année. Mais cette eau croupie ne peut servir qu'à faire boire les bêtes, ou tout juste prétendre à un petit arrosage. Et à Bosra, les besoins en eau, et en eau propre, étaient bien supérieurs. Exceptionnel : la ville bénéficiait d'une source pérenne, utilisée depuis l'âge du bronze ancien, mais ses réserves étaient limitées. Les habitants devaient donc forcément ravitailler la ville en eau. Nous avons découvert un système de canaux souples, qui peut remonter à l'époque des Nabatéens, peuple qui constitue un royaume arabe à partir du iie siècle avant notre ère. Ils restructurent Bosra et alimentent la ville en canalisant l'eau des rivières et torrents environnants vers des citernes, grâce à un système d'interconnexions, très efficace, qui ne nécessitait qu'un investissement technique minimum et peu de main-d'œuvre. » Mais en 106 après J.-C., l'empereur Trajan intègre la région dans l'Empire romain : Bosra devient la capitale de la « province d'Arabie ». La ville connaît alors une accélération de son urbanisation : deux thermes fastueux, des fontaines monumentales, des temples et bâtiments publics, qui consomment beaucoup d'eau de qualité. Pour les archéologues, un problème se pose : où les Romains trouvent-ils toute cette eau ?

« Grâce à des photographies aériennes, nous avons découvert des traces rectilignes partant du flanc du Jebel et menant au plateau basaltique où se trouve la ville. La dernière prospection de terrain nous a donné la certitude que le dernier morceau de tronçon, au pied de la montagne, appartenait bien aux restes d'un aqueduc, sans doute romain, chargé d'acheminer l'eau jusqu'à la ville. Cependant, les premières fouilles sur l'aqueduc en 2004 n'ont révélé que des restes d'époque tardive, médiévale – entre les époques omeyyade et ayyoubide – de cet ouvrage. Nous repartons donc à Bosra pour trouver des preuves que l'aqueduc a bien été créé dès l'époque romaine. » La mission est très excitée : l'aqueduc n'a rien à voir avec le bricolage des canaux antérieurs. La pente, très forte, de la montagne suppose une maîtrise remarquable de l'hydraulique, un travail de topographie, un encadrement technique qualifié, une maîtrise des matériaux. « C'est un vrai travail d'ingénieurs. Nous avons découvert un canal, tantôt taillé dans la roche, tantôt surélevé sur un muret, avec des ponts ou des siphons pour franchir les lits des torrents, et, à intervalles réguliers, des puits à conduit vertical permettant de réduire la vitesse de l'eau. » Et surtout, de capter sa force motrice, comme le montrent les restes de moulins, découverts en 2004 datant de l'époque médiévale. « Cet automne, nous voudrions élargir la fouille pour vérifier si ces équipements fonctionnaient dès l'époque romaine et préciser l'évolution dans le temps de ces techniques. C'est l'histoire du développement qui prend une acuité particulière dans les efforts actuels d'aménagement, où l'eau occupe toujours la première place. Heureusement, nous bénéficions d'un solide appui, tant du côté du ministère des Affaires étrangères que de la direction générale des Antiquités de Syrie, avec laquelle a été construit ce programme. Cette dernière nous accueille chaleureusement et nous donne même l'occasion de loger dans un endroit spectaculaire : le théâtre romain de Bosra ! L'un des plus beaux du ­Proche-Orient et le mieux conservé… »

 

Camille Lamotte

 

Notes :

1. Professeur émérite au laboratoire Arscan (voir page 6).


Contact

Jean-Marie Dentzer
Arscan, Nanterre
jean-marie.dentzer@mae.u-paris10.fr


Haut de page

Retour à l'accueilContactcreditsCom'Pratique