
Elle attaque plus de 50 millions de personnes chaque année, et aucun dispositif n'a réussi pour l'instant à anticiper ses épidémies. La dengue, cette fièvre tropicale parfois mortelle, vient enfin de révéler les prémisses de ses « rouages » à Bernard Cazelles 1 et Mario Chavez 2, spécialistes l'un des systèmes écologiques et l'autre de l'imagerie médicale : cette fièvre prolifère notamment au rythme saccadé des passages d'El Niño, la vague de chaleur océanique venue du Pacifique. Publié dans la revue PLoS Medicine d'avril 2005, ce résultat leur permet maintenant de travailler pour dresser une première carte évolutive de la maladie.
« Un article paru en janvier 2004 dans la revue Nature 3 nous a fait réagir. Les modélisations utilisées pour décrire une pandémie ne prennent pas en compte tous les facteurs, comme le caractère changeant de ses symptômes. Il fallait une méthode adaptée à cet état non stationnaire », explique Bernard Cazelles. Alors, lui et son confrère ont chiné d'autres données : ils ont analysé les variations climatiques engendrées par El Niño durant quinze ans sur le pays. « Ce choix s'imposait, puisque la dengue se propage grâce à la prolifération de certains moustiques aedes, ces adeptes de la chaleur humide, qui s'accentue justement quand arrive El Niño », confie-t-il. Aidés par deux épidémiologistes australiens et par l'équipe basée à Bangkok de Philippe Barbazan, de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), et soutenus par un programme ministériel 4, ils ont quantifié les chutes de pluie, les variations de température et les épidémies du virus selon les zones géographiques et selon les périodes auxquelles El Niño a frappé les côtes thaïlandaises. Pour traiter ces phénomènes « transitoires » (qui varient irrégulièrement et ne fourniront donc pas a priori de leçons pour l'avenir), les deux hommes ont appliqué la méthode mathématique des ondelettes 5, et sont parvenus à créer un modèle de l'influence d'El Niño sur les répartitions de la dengue en Thaïlande, validé par les données des années précédentes.
Le climat influe globalement sur le rythme des systèmes écologiques et donc sur celui des infections biologiques. « Mais cette influence est à nuancer, insiste Bernard Cazelles. Lorsqu'El Niño est puissant, les épidémies sont synchrones sur le pays et débutent à Bangkok avec une périodicité de deux à trois ans. Lorsqu'il se calme, on fait face à des pics saisonniers, et ceux-ci varient en fonction des régions, de la sensibilité des populations, et de nombreux autres facteurs… » La dengue commence à sortir de l'imbroglio.
Aude Olivier
1. Du laboratoire « Fonctionnement et évolution des systèmes écologiques » (CNRS / ENS / université Paris-VI).
2. Du laboratoire « Lena hôpital Salpêtrière » (CNRS).
3. Cummings D. et al., « Travelling waves
in the occurrence of dengue haemorrhagic fever in Thailand », Nature, n° 427, janvier 2004, p. 344.
4. Projet Mateclid du programme GICC piloté par le ministère de l'Écologie
et du Développement durable.
5. L'analyse par ondelettes sert à détecter l'apparition de phénomènes transitoires à travers leurs propriétés instantanées de régularité et d'irrégularité.
Bernard Cazelles
Laboratoire « Fonctionnement et évolution des systèmes écologiques »
Paris
cazelles@biologie.ens.fr