
Livres
Éd. À la croisée, coll. « Ambiances, ambiance », mai 2005, 183 p. – 23 €.
Votre livre s'inscrit dans le droit fil des préoccupations de la sociologie de l'action : qu'apporte-t-il de nouveau à des travaux qui depuis trente ans étudient le handicap en terrain urbain ?
Il apporte ceci : il ne prend plus le handicap uniquement comme une déficience qui entrave. Il le pense comme une manière révélatrice des potentialités de l'environnement. Je brise le couple accessibilité/handicap en prenant celui-ci comme un outil méthodologique pour penser un espace sensible. En quoi, par exemple, des variations de texture au sol, des sons, des odeurs, des variations de luminosité, peuvent nous contraindre et nous aider dans notre cheminement quotidien. Je sors donc des récits de handicapés, des guides à destination des concepteurs – nécessaires mais non suffisants.
Le travail s'est fait en deux phases durant les étés 1997 et 1998. J'ai d'abord organisé une vingtaine de parcours commentés avec des piétons « ordinaires » et « handicapés » (mères avec poussettes, piétons avec bagages, personnes en fauteuil roulant, aveugles…). Ceux-ci décrivaient en marchant ce qu'ils percevaient de leur environnement et ce qui les aidait ou les gênait pour circuler. Puis, avec une caméra invisible, j'ai observé le comportement des passants sur quelques espaces publics et j'ai constaté qu'il existait des points communs entre le cheminement de la personne handicapée et celui de la personne ordinaire : les uns comme les autres développaient des tactiques motrices et perceptives déjouant les contraintes de l'environnement en mobilisant ses ressources. J'en ai conclu que l'accessibilité d'un lieu n'est pas seulement prédéfinie par le bâti, mais qu'elle varie en fonction des manières de se déplacer, de la façon dont les piétons perçoivent ces espaces publics, et des ambiances des lieux.
Donc, accéder à la ville résulterait d'un souple va-et-vient : la pratiquer et l'éprouver ?
Bien sûr. Je précise accorder au terme « éprouver » un double sens : faire l'expérience pratique de la ville et – ce qui est peu pris en compte par la sociologie de l'action – la ressentir émotionnellement. Déambuler, noctambuler, traverser, piétiner, passer, fuir, sont des manières d'éprouver cette ville dans ces deux sens, parce qu'avant d'être un agencement de formes architecturales, elle est pour le piéton un espace sonore, tactile, lumineux, thermique, avec sensations d'étrangeté, d'agrément… qui oriente nos actions et notre attention bien au-delà de la vue et parfois même sans que nous nous en rendions compte. Or, c'est vraisemblablement en s'intéressant à cet espace sensible, en révélant les ressources qu'il offre à la mobilité et aux différents registres d'action du piéton que nous pouvons faire évoluer la réflexion sur l'accessibilité. Grand débat aujourd'hui ! C'est l'hypothèse que j'ai faite dans cette étude.
Avons-nous les moyens d'aménager la ville de demain en prenant en compte cette prégnance du sensible ?
Oui. Et je ne pense pas que ce soit une utopie – pour peu que les concepteurs prennent en compte les potentialités de cette dimension sensible de la ville. Cela permettrait de remettre en question les prothèses architecturales qui aseptisent nos espaces urbains et de pouvoir peut-être un jour prochain vivre à l'échelle de notre corps en mouvement.
Propos recueillis par Léa Monteverdi