
Mathématicien
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L'homme presse le pas le long du couloir, un peu essoufflé : « Vous avez réussi à trouver mon bureau ? À Dauphine tout le monde se perd… Du coup, je vous attendais en bas pour vous accompagner. » Elyès Jouini est bien à l'image de ce premier échange. Gentil et prévenant. Avec cet art délicat de se vouer tout entier à son interlocuteur et ce, malgré un agenda de ministre. Costume, cravate, lunettes et coupe de cheveux d'enfant sage, le vice-président chargé de la recherche à l'université Paris-IX arbore un look d'élève modèle… qu'il est. Ce chercheur de 40 ans originaire de Tunis a reçu en mai, colauréat avec Esther Duflo 1, le prix 2005 du meilleur jeune économiste décerné par Le monde de l'économie et le Cercle des économistes français. Un comble pour cet agrégé de mathématiques ! « Je continue d'être un mathématicien avant tout, explique-t-il. Mais ce prix est une reconnaissance du monde des économistes. Ils me considèrent comme l'un des leurs. C'est une vraie valeur ajoutée pour moi. » Et la consécration d'un parcours pour le moins étonnant.
À 17 ans, Elyès Jouini quitte sa Tunisie natale, juste après l'obtention de son baccalauréat au lycée français de Tunis. Direction la France et la prépa aux grandes écoles de Sainte-Geneviève, à Versailles. « Je n'avais pas la sensation d'être plus en France qu'ailleurs, se souvient-il. Nous étions hors du monde et du temps, totalement centrés sur nos concours. » Un véritable sas, avant d'affronter la vraie vie, les cours à l'École normale supérieure, une thèse de maths à Paris-I et les maths appliquées à l'économie et à la finance à Dauphine. Aujourd'hui, Elyès se trouve à l'interface de nombreux domaines, pour son plus grand bonheur. « Je n'ai pas la chance d'avoir une passion en particulier, même si je suis un grand consommateur de musique. Mais grâce à mon métier, je navigue largement au-delà des frontières de la stricte économie et touche un peu à toutes les matières de sciences humaines… Car l'étude des comportements des intervenants sur le marché financier implique de prendre en compte de nombreux aspects, notamment sociaux et psychologiques, qui enrichissent l'aridité des maths et de l'éco. Nous sommes même depuis peu en contact avec une équipe de neurobiologie de l'Inserm qui analyse le comportement humain : quelles zones du cerveau sont activées quand un individu fait un choix, quels sont les outils employés… J'adore cette impression d'avoir plusieurs métiers en un seul. Pourtant je n'ai rien planifié : au contraire, j'aime prendre les opportunités au fur et à mesure, quand elles se présentent. » Et Elyès n'en refuse aucune… accueillant chaque nouveau projet comme un cadeau. Ce boulimique de travail assure depuis deux ans la direction scientifique de l'Institut Europlace de finance, une fondation de recherche créée par des banquiers, des assureurs, des associations professionnelles et des autorités de tutelle pour développer le lien entre le monde académique et le monde professionnel. Et mène de front ses propres recherches, son poste de vice-président d'université et le conseil d'administration de la banque de Tunisie où il siège. Sans jamais renier la base du métier de prof.
« J'enseigne moins aujourd'hui, regrette-t-il. Je n'ai pas assez de temps. Pourtant j'adore me trouver sur l'estrade devant les étudiants. Comme sur une scène de théâtre. Avec l'envie d'accrocher leur attention. J'aurais du mal à me passer de cet environnement académique, à la française. » Elyès ose la comparaison. Il a passé les années 1999 et 2000 au cœur de Manhattan, professeur invité à la New York University. « C'était formidable, nous avons emménagé avec ma femme et mon fils aîné, là, à deux pas de Central Park. Cette toute nouvelle vie new-yorkaise était excitante. Mais je n'ai pas aimé la compétition qui est à la base du système éducatif américain. En inscrivant mon fils à l'école américaine, je me suis aperçu qu'il y avait un concours d'entrée aux écoles primaires. À 4 ans ! Même dans le supérieur, les étudiants se comportent en consommateurs, avec une vision très utilitariste des études : on choisit telle voie parce qu'elle ouvre à tel métier. Pour eux, les profs sont des prestataires de services. Alors qu'en France, on suit d'abord un type d'études parce qu'on aime ce qu'on y apprend. Il y a une dimension plus passionnée qu'outre-Atlantique. Vous ne trouvez pas ? » Avant de conclure, dans un sourire : « Vraiment, je suis content d'être là où je suis. »
Camille Lamotte
1. Esther Duflo est professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology).
Elyès Jouini
Ceremade, Paris
jouini@ceremade.dauphine.fr