
En annonçant son intention de mettre en ligne sur l'Internet des millions d'ouvrages en accès libre, la société américaine Google a provoqué une polémique en France. Jean-Noël Jeanneney 2 a qualifié le projet « Google print » de volonté hégémonique d'imposer une culture anglo-saxonne 3. Quel est votre point de vue ?
Je pense que Jean-Noël Jeanneney, en réagissant de façon très gaullienne, manque sa cible. « Google print » n'est pas un projet hégémonique au sens culturel ou politique, mais fait partie d'une stratégie commerciale de l'entreprise américaine pour contrôler économiquement l'Internet. À partir de son métier de base – le moteur de recherche –, Google élargit ses services afin d'attirer internautes et annonceurs. Et pour se développer, elle a besoin de ressources. Les livres en sont une essentielle. La formule est toujours la même : Google fait un effet d'annonce, met en place un prototype de démonstration 4 et teste les réactions et les usages. Quand un problème se présente, comme c'est le cas actuellement avec des éditeurs américains 5,elle fait marche arrière, négocie et ajuste le tir.
Cette hégémonie ne peut-elle pas avoir des répercussions sur le plan politique et culturel ?
Si. Et il y a bien là un problème. Ses deux concurrents, Microsoft et Yahoo!, ont aussi des projets de bibliothèque virtuelle. La course pour la maîtrise du Web documentaire reste donc exclusivement américaine. Et malheureusement, dans la logique de fusion qui caractérise l'économie de l'Internet, je ne vois pas un concurrent européen s'aligner dans cette course. Autre problème : si Google est transparent sur ses contenus, il reste opaque sur la technologie de son moteur de recherche. On ne sait pas vraiment comment il hiérarchise et indexe ses informations, et s'il favorise telle ou telle ressource sous contrat. C'est contre cette hégémonie commerciale et cette absence de transparence qu'il faut lutter.
Comment ? En finançant des programmes de numérisation européens comme Gallica, de la BNF ?
Pourquoi pas ? Mais je ne pense pas qu'il faille construire un « Google européen » à partir d'une politique publique. Il est certes normal que les pays européens, et tous ceux qui ont un patrimoine culturel important, soient attentifs à leur présence sur le Web. La mémoire de certaines civilisations peut être menacée si l'outil numérique devient dominant. En ce sens, Jean-Noël Jeanneney a raison de réagir. Mais il a tort de montrer Google du doigt. Je pense qu'il vaut mieux négocier et s'allier avec elle pour développer la numérisation des fonds européens. En revanche, la France et l'Europe pourraient porter leur effort sur la mise en place d'un observatoire indépendant et d'une instance de régulation de l'accès aux contenus de l'Internet. Cela n'existe pas, et il n'est pas normal que la transparence du marché publicitaire, les audiences, la pluralité des ressources en ligne, le fonctionnement d'un moteur de recherche ne soient pas mieux connus et démocratiquement contrôlés.
La France prend-elle du retard dans la numérisation ?
Pas forcément. La numérisation se pratique un peu partout mais de façon éclatée et désordonnée, dans les bibliothèques, les archives, les communes, les universités… Du coup, tout n'est pas toujours fait dans les règles de l'art. Et vraisemblablement une bonne part de ce travail va être perdue pour des questions de format ou de sauvegarde. C'est pourquoi je pense qu'il est indispensable de le coordonner, d'en former les acteurs et de leur procurer les outils nécessaires.
Les technologies sont-elles au point ?
À peu près, du moins pour les ouvrages courants. En revanche, pour des ouvrages spécifiques – livres d'art, livres anciens, livres illustrés ou techniques –, tout est beaucoup plus compliqué. La recherche avance, mais a encore beaucoup à faire pour améliorer les systèmes de reconnaissance automatique des formes, des images, des couleurs. Par exemple, sur les ouvrages anciens, où l'impression est irrégulière, les taux d'erreur sont encore importants. Pour les images, les graphiques, les enluminures, c'est encore plus délicat. Une autre question importante à résoudre est celle de l'organisation des savoirs sur le Net. Faut-il les organiser en vue d'une utilisation globale ou en fonction d'un type d'usage ? Tout ce travail reste à faire. Et le CNRS, avec ses experts en informatique et en sciences humaines et sociales – linguistique, sémiotique, droit et économie –, pourrait avoir un rôle important à jouer. Mais il serait mieux armé s'il décidait de mettre en place un vaste programme de recherche interorganisme sur le thème du document numérique.
Propos recueillis par Fabrice Impériali
1. École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques.
2. Président de la Bibliothèque nationale de France (BNF).
3. Tribune parue dans Le monde du 23 janvier 2005.
4. Google Print existe déjà en version de démonstration.
5. Google a décidé faire une pause de trois mois dans la numérisation massive de livres encore couverts par les droits d'auteur (Libération du 17 août).
Jean-Michel Salaün
Enssib, Villeurbanne
salaun@enssib.fr