
Ils ont choisi la France et le CNRS
© H. Raguet/CNRS Photothèque
Le tableau est propre, les papiers sont triés, les crayons rangés. Dans quelques jours, Vladimir Touraev, directeur de recherche au CNRS, sera au Danemark avec toute sa petite famille. Et comme d'habitude, sa principale escale sera… un laboratoire de mathématiques. « À l'image du compagnonnage, le métier de chercheur s'apprend par le voyage, affirme-t-il. Partir à la rencontre de ses collègues est indispensable, surtout aujourd'hui où il est impossible de lire toutes les publications scientifiques. » Plus qu'une philosophie, un vrai mode de vie : invité aux quatre coins du monde, notre mathématicien passe ainsi chaque année trois mois à l'étranger. Sa passion ? La topologie, une branche de la géométrie qui se plaît justement à ignorer les distances : « Dans cet univers, deux cercles de taille différente sont des objets équivalents, explique Vladimir Touraev avec pédagogie. Car nous ne prêtons pas attention à la métrique de l'objet : seul compte le fait que l'on puisse passer de l'un à l'autre en les déformant. » Drôle de monde où un carré équivaut à un cercle… Enthousiaste, le chercheur se lance alors dans un topo sur la topologie, bref mais limpide : rapidement, le tableau se retrouve couvert d'étranges tresses, nœuds et autres entrelacs.
Depuis ses débuts, notre hôte travaille plus précisément sur les liens de sa discipline, créée par Henri Poincaré, avec la physique. Ainsi, en 1989, il participe à la création de la Théorie topologique quantique des champs, qui offre à la mécanique quantique des objets mathématiques définis avec rigueur. « Les applications concernent surtout la physique théorique, car peu d'objets du monde réel sont indépendants de leur métrique », prétend le scientifique, Médaille d'argent du CNRS en 2004. Mais poussez-le un peu et il vous avouera que, excusez du peu, sa théorie pourrait aider à la création de l'ordinateur quantique… ce qui ne semble pas le ravir outre mesure : « Avant cela, il faudra concevoir des algorithmes adaptés, s'inquiète le chercheur. Sinon, la rapidité de calcul de cet ordinateur pourrait sonner le glas de la sécurité informatique et du secret bancaire. » Nul besoin de chercher très loin les racines de cet esprit critique : un père directeur d'un grand théâtre de marionnettes de Saint-Pétersbourg (ex-Leningrad) et une mère… critique de théâtre ! Petit, Vladimir Touraev s'est rêvé metteur en scène. Mais à 13 ans, déjà épris de chiffres, il intègre un lycée réservé à la jeune élite scientifique de son pays, l'URSS. C'est ensuite à l'université de Saint-Pétersbourg, puis au sein du prestigieux Institut Steklov de l'Académie des sciences de Russie qu'il poursuit son parcours brillant… et remarqué par-delà les frontières.
Fin des années quatre-vingt. L'empire soviétique vit ses dernières heures. L'incertitude politique, la déliquescence de l'économie et l'envie de parcourir le monde ont raison de ses attaches. Good bye, Leningrad ! Vladimir Touraev choisit la France, dont la réputation de la recherche en mathématique n'est plus à faire, et Strasbourg, où l'attend un ami chercheur. Et comment croyez-vous que ce citoyen russe, dont le langage professionnel s'apparente au chinois pour l'immense majorité des gens, vécut son arrivée en France ? « Je n'ai rencontré que des problèmes qui me plaisaient, comme par exemple apprendre le français », confie-t-il dans un sourire. Quinze ans plus tard, l'homme le parle à la perfection. Et s'il travaille toujours son alphabet, c'est à des fins scientifiques : avec les outils de la topologie, la suite de lettres aabab peut se transformer (de même que le carré devient cercle) en babaa, comme la suite ababa peut se raccourcir en aa. La topologie des mots, comme il l'a baptisée, pourrait ouvrir la voie à la cryptologie de demain. Déjà l'heure de se quitter. Et pour le Strasbourgeois d'adoption, de prodiguer au visiteur son dernier conseil de voyageur avisé : « Ne partez pas sans voir la cathédrale ! » Avec le regard de ceux qui ont déjà beaucoup vu mais rêvent encore de découvrir.
Matthieu Ravaud
Vladimir Touraev
Institut de recherche mathématique avancée (Irma), Strasbourg
turaev@math.u-strasbg.fr