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Comportement animal

Les bêtes ont la parole

Chez l'homme, le lien social est d'une importance capitale… Mais est-ce également vrai pour d'autres espèces d'animaux, insectes, volatiles ou mammifères ? La question est au centre des recherches du laboratoire « Éthologie, évolution, écologie ». Visite d'une ménagerie pas comme les autres…

VDL Guepe p6

© S. Dourlot/Univ. Rennes-I

La guêpe parasitoïde, qui pond sa larve dans un puceron, permet d'étudier l'influence du comportement sur l'évolution de l'espèce (en haut, à droite, la momie du puceron).


 

Dans le bâtiment 25 du campus universitaire de Beaulieu, à Rennes, ça gazouille, ça bruisse, ça crie, ça caquette… Tout cela sous l'œil et l'oreille attentifs des cinquante chercheurs et doctorants de l'unité mixte de recherche « Éthologie, évolution, écologie » 1. « Notre laboratoire, né dans les années soixante, est l'un des tout premiers à s'être consacrés à l'éthologie, c'est-à-dire à l'étude du comportement animal, raconte sa directrice, Martine Hausberger. Il s'agit d'une approche véritablement interdisciplinaire, au carrefour de la psycho­logie, de la neurobiologie, de la génétique, de l'écologie… » C'est aussi l'un des rares laboratoires français à étudier autant d'espèces : insectes (la blatte), oiseaux (l'étourneau, la caille, la poule) et mammifères (le cheval, le singe, l'homme). « Nous travaillons de façon comparative à plusieurs échelles, explique Martine Hausberger. D'abord à celle de l'individu (depuis le neurone jusqu'au comportement), puis du groupe, de la population et enfin de l'espèce. » L'objectif commun : comprendre le fonctionnement social, ses implications sur les populations et sa dimension évolutive. 

Étudier le comportement individuel d'animaux… Cela peut paraître cocasse. Et pourtant, l'homme ne serait peut-être pas le seul animal doué d'états d'âme, comme le suggèrent les observations des éthologistes faites sur plusieurs espèces. La caille japonaise (domestique), par exemple, est réglée comme du papier à musique. Sans référence temporelle extérieure, elle est capable de s'alimenter aux mêmes heures, jour après jour… Du moins on le pensait, jusqu'à ce que les chercheurs bretons enregistrent les rythmes d'alimentation d'une centaine d'oiseaux pendant quinze jours. Résultat : environ 20 % d'entre eux ne sont pas si bien rythmés que cela. « C'est un constat surprenant que nous ne nous expliquons toujours pas, admet Sophie Lumineau. Mais influent sur ces rythmes des facteurs comme la lignée génétique ou l'environnement social. »

Chez les mammifères aussi, l'individualité est de mise. À quelques dizaines de kilomètres de Rennes, au cœur de la forêt de Brocéliande, la station biologique de Paimpont accueille une antenne du laboratoire. Cet écrin de verdure est le lieu de résidence d'une quarantaine de singes d'espèces différentes. Là, Catherine Blois-Heulin leur soumet plusieurs tâches manuelles, visuelles ou auditives, afin d'étudier leur latéralité, c'est-à-dire leur préférence pour l'une ou l'autre main par exemple. L'homme, lui, a cette particularité d'être droitier à 90 %, quelle que soit sa culture. Les études montrent que cette latéralité n'existe pas de façon aussi forte chez ces primates. « Elle peut cependant apparaître lorsque l'exercice est complexe », précise la chercheuse.

Si chaque animal a bel et bien un comportement qui lui est propre, il est aussi fortement influencé par ses congénères. En particulier le jeune, par la mère et les autres adultes. « Nous comparons des individus maternés à des non maternés chez la caille et la poule », expliquent Cécilia Houdelier et Marie-Annick Richard. Là encore, les différences de comportement sont saisissantes. Les petits restés avec leur mère exploitent plus leur environnement, sont plus curieux. Le comportement de la mère a également des conséquences : un petit élevé avec une mère émotive (il existe des lignées sélectionnées pour ce trait de caractère) sera lui aussi plus émotif ! De la même façon, des poulains dont la mère apprécie le contact de l'homme rechercheront aussi ce contact. Freud aurait sans doute apprécié…

Chez certaines espèces très sociales, la mère n'est pas la seule à influencer les jeunes. Dans ce domaine, l'espèce de prédilection du laboratoire est l'étourneau. Cet oiseau chanteur possède une vie sociale très complexe. Il se reproduit en colonies d'une dizaine de membres, s'alimente sur des lieux que se partagent plusieurs colonies et passe la nuit dans des « dortoirs » qui peuvent regrouper trois millions d'individus ! Et pendant tout ce temps, l'oiseau gazouille et siffle. « Le chant de l'étourneau est présent dans tous les aspects de la vie sociale, explique Laurence Henry. Il existe des structures de base, partagées par tous les oiseaux, mais se surajoutent des motifs sonores propres à la région, à la colonie et même à l'individu. » En effet, un étourneau apprend de nouveaux chants toute sa vie. Les expériences menées dans les chambres sourdes (des caissons insonorisés dotés de micros) du laboratoire ont montré que, privé de la présence de ses congénères dans sa jeunesse, non seulement il est incapable de chanter mais son cerveau ne se développe pas normalement. Des groupes de jeunes montrent même des comportements très agressifs lorsqu'il n'y a pas d'adultes avec eux. Tous les tests effectués sont sans équivoque : le lien social s'avère très important dans l'apprentissage du chant. « L'oiseau est en fait considéré comme un très bon modèle de l'apprentissage du langage et de compréhension des bases neurobiologiques de la communication vocale », assure Laurence Henry. Ces travaux, qui s'inscrivent dans des programmes de recherche comparatifs (Cognitique et « Origine de l'homme, du langage et des langues ») révèlent aussi des parallèles chez des primates non humains, comme les mones de Campbell. Des travaux récents faits au laboratoire ont démontré chez ces singes une plasticité vocale insoupçonnée.

Ce n'est pas Stéphanie Barbu qui dira le contraire, tant ses recherches sur les enfants sont au diapason des autres travaux du laboratoire sur la vie sociale et la communication. En collaboration avec des psycho- et sociolinguistes, la chercheuse étudie la variabilité du langage chez les jeunes enfants. « Les données, recueillies depuis 2000 dans différentes écoles de la région sont très longues à dépouiller, et nos résultats sont préliminaires, ­prévient-elle. Mais déjà, nous observons que même les très jeunes enfants semblent posséder une variabilité linguistique, c'est-à-dire une manière de parler différente selon leur interlocuteur. »

Comportement individuel, organisation du groupe social… Les éthologistes poursuivent leur « zoom arrière » et s'intéressent à la population et à sa dynamique, « c'est-à-dire à l'ensemble des processus démographiques et sociaux – naissances, mortalité, relations sociales – qui contribuent à son évolution », précisent Éric Petit et Nelly Ménard, qui suivent depuis plusieurs années, en Afrique, des populations de gorilles des plaines et de magots. Avec une particularité : ils se servent de la génétique pour comprendre la dynamique sociale. « Nous avons mis au point une technique fiable qui nous permet d'extraire l'ADN des fèces (selles) des animaux », explique-t-il. Les données sont en cours de dépouillement.

 

VDL Gorille p7

© F. Levréro, D. Caillaud et S. Gatti/CNRS

Les éthologistes exploitent les outils de la génétique pour comprendre la dynamique sociale des populations de gorilles. Ici, un mâle adulte (Gorilla gorilla gorilla) dans le parc national d'Odzala, Congo.


 

Quel peut bien être l'impact d'un comportement particulier sur l'évolution d'une espèce ? Pour le savoir, Joan van Baaren et Jean-Sébastien Pierre étudient quant à eux des parasitoïdes, sortes de petites guêpes qui pondent leur larve dans un insecte (en l'occurrence un puceron). « En dix jours, nous pouvons évaluer les conséquences d'un comportement de la femelle sur le nombre de sa descendance et construire des modèles de prédiction », assure la chercheuse. De son côté, Pierre Deleporte montre que l'évolution d'une espèce n'est pas linéaire, loin de là… Il s'intéresse aux comportements grégaires des blattes, à leur faculté de vivre en groupe. Elles ne l'auraient pas acquise progressivement, passant d'un état solitaire à un état grégaire, considéré comme plus « évolué » car préfigurant la socialisation. Le grégarisme serait plutôt une « convergence fonctionnelle », c'est-à-dire une même solution mise en place par des espèces différentes de blattes, en réponse à des contraintes environnementales similaires. Impossible alors de dire ce qu'était leur ancêtre, solitaire ou grégaire. Mais assurément, ces éthologistes-là savent faire parler les bêtes…

 

 

Fabrice Demarthon

 

 

Les blattes, insectes présociaux

 

Considérées comme des insectes « présociaux » (comparées aux fourmis, termites ou abeilles), les blattes peuvent être grégaires. Elles passent leur journée de repos dans un abri en groupe puis partent en quête de nourriture la nuit. « Nous analysons la façon dont elles retrouvent leur chemin et s'assurent qu'elles sont bien avec leur groupe », expliquent Colette Rivault et Virginie Durier. Les expériences montrent qu'elles utilisent l'intégration du trajet (elles estiment la direction et la distance lors de l'aller puis « calculent » le chemin de retour le plus rapide) pour revenir à l'abri et des substances chimiques pour se reconnaître. D'ailleurs, l'équipe peaufine le « parfum » de la blatte dans le cadre du programme européen Leurre, destiné à tester le contrôle des blattes par des mini-robots imprégnés de l'odeur des insectes.

 

F. D.

 

Contacts :

Colette Rivault,

colette.rivault@univ-rennes1.fr

Virginie Durier,

virginie.durier@univ-rennes1.fr

 

Notes :

1. Unité CNRS / université Rennes-1.

Contact

« Éthologie, évolution, écologie », Rennes
Stéphanie Barbu
stephanie.barbu@univ-rennes1.fr

Catherine Blois-Heulin
catherine.blois-heulin@univ-rennes1.fr

Hugo Cousillas
hugo.cousillas@univ-rennes1.fr

Pierre Deleporte
pierre.deleporte@univ-rennes1.fr

Martine Hausberger
martine.hausberger@univ-rennes1.fr

Laurence Henry
laurence.henry@univ-rennes1.fr

Cécilia Houdelier
cecilia.houdelier@univ-rennes1.fr

Sophie Lumineau
sophie.lumineau@univ-rennes1.fr

Éric Petit, eric.petit@univ-rennes1.fr

Joan Van Baaren
joan.van-baaren@univ-rennes1.fr


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