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Physiologiste

Alain Berthoz

L'homme en mouvement

 

 

Page31 Alain Berthoz

© DR


 

Au début n'était pas le verbe, « au début était l'acte ». 8 h 30, Alain Berthoz – qui a repris cette formule du Faust de Goethe dans un de ses livres 1 – est en mouvement. Tel un metteur en scène, le physiologiste orchestre déjà sa journée, en quête d'inédit. Silencieux, il traverse la cour du Collège de France où il est professeur depuis 1993 et pénètre dans le bureau qu'il occupe au Laboratoire de physiologie de la perception et de l'action, qu'il dirige. Le blazer recouvre maintenant le dos de sa chaise. Calé sur son assise, il s'apprête à se raconter. Le visage s'assouplit. Le regard clair, il a l'allure d'un sage grec. Ce membre de l'Académie des sciences française et de l'Académie américaine des arts et des sciences aime citer ses pairs. Claude Bernard tombe à propos : « La physiologie, c'est l'étude de la coordination des parties au tout. » Pour coordonner son tout, Alain Berthoz, 66 ans, a hésité entre divers chemins.

Militant, il l'a été dès ses 17 ans, voulant rejoindre l'Afrique du Sud pour lutter contre l'apartheid, l'injustice et pour les droits de l'homme. Il aurait voulu devenir médecin pour panser la douleur du monde. Son intérêt pour le théâtre l'aurait bien orienté vers la mise en scène. Après un double baccalauréat en mathématiques et philosophie, il intègre l'école des Mines de Nancy. Mais le côté « guérisseur » des plaies humaines lui manque. Diplômé des Mines et licencié en psychologie, il est admis en 1963 au CNRS dans le Laboratoire de physiologie du travail, rue Gay-Lussac, haut lieu des sciences du travail. Pendant plus de trente ans, le CNRS sera « sa maison scientifique » 2. Il participe à l'émergence de l'ergonomie en France et en Europe, devient le spécialiste des effets des vibrations mécaniques sur l'homme, et élabore un appareil à produire des forces 3 avec lequel il découvre certains mécanismes neuronaux de la locomotion. Recherche cruciale pour lui, car elle annonce une physiologie qui va permettre de comprendre le système nerveux en fonctionnement, alors que la physiologie de l'époque se pratique surtout sur l'animal anesthésié.

En 1969, il part aux État-Unis étudier le contrôle spinal des réflexes, et approfondir sa formation en physiologie fondamentale. Il s'intéresse aux capteurs vestibulaires de l'oreille interne – notre sixième sens –, impliqués dans l'orientation spatiale, dont il deviendra spécialiste. Puis revient dans l'Hexagone, où il monte un laboratoire d'enregistrement intracellulaire chez l'animal. Il y met au point 4 une méthode pour connaître à la fois l'anatomie et la physiologie des neurones qui contrôlent le regard. En même temps, il étudie les problèmes d'équilibre et de perception du mouvement de l'homme. Sa méthode, originale, se nourrit de collaborations avec des mathématiciens et des physiciens, des médecins 5 et même des philosophes !

Il participe ainsi au développement, en France, d'une neuroscience intégrative et cognitive qui analyse des fonctions, reliant les éléments du système nerveux avec le comportement, et teste ses hypothèses sur le caractère « projectif » du cerveau. En 1981, il crée le Laboratoire propre de physiologie neurosensorielle du CNRS, renouvelé sous l'appellation actuelle : Laboratoire de physiologie de la perception et de l'action.

Dès 1983, c'est l'aventure spatiale. Pour explorer les effets de la gravité sur la perception et le mouvement, Alain Berthoz a besoin de l'espace, où la gravité est annulée. Soutenu par le Cnes, il participe aux vols spatiaux des cosmonautes français, sur la navette américaine et la station Mir.

Aujourd'hui, l'odyssée continue dans son vaisseau-laboratoire avec de nouveaux programmes internationaux sur la mémoire des trajets et la navigation. Toujours au fait des dernières technologies, il utilise l'imagerie cérébrale 6, la réalité virtuelle 7, et s'engage dans l'interface cerveau-robots8. Comment être visionnaire sinon ?

 

Stéphanie Bia

 

Notes :

1. Le sens du mouvement (1997), Leçons sur le corps, le cerveau et l'esprit, (1999), La décision (2003), L'empathie avec Gérard Jorland (2004), L'autisme (2005, voir rubrique « Guide », p. 38), Les espaces de l'homme avec Roland Rech (2005), tous aux éditions Odile Jacob.
2. Il en parcourra toute la hiérarchie, participera aux travaux du comité national et de nombreux programmes. Il est actuellement membre du conseil scientifique du département des Sciences de la vie du CNRS.
3. Ayant recours au couplage magnétique, l'ancêtre du « retour d'effort » utilisé aujourd'hui pour la réalité virtuelle.
4. Avec des collègues américains, russes et japonais.
5. Oto-rhino-laryngologistes, ophtalmologues, neurologues et neuropsychologues.
6. TEP et IRMf, en coopération avec le SHFJ du CEA à Orsay et le Centre MEG à la Salpêtrière.
7. Un laboratoire CNRS / Renault vient d'être créé à l'issue d'une coopération entre son laboratoire et le centre de simulation de conduite de Renault. Il participe aussi à l'étude sur l'utilisation de la réalité virtuelle pour les thérapies cognitives dans l'agoraphobie.
8. Projets européens Biba et Neurobotics.

Contact

Alain Berthoz
Collège de France, Paris
alain.berthoz@college-de-france.fr


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