
Archéologie
© L. Vanrell Main négative noire, doigts repliés, surchargée de traits rouges (secteur 205). Les mains négatives étaient obtenues en projetant de l'argile ou du charbon à la manière d'un pochoir.
Autorisés à pénétrer une ultime fois dans le fragile sanctuaire paléolithique de la grotte Cosquer, aujourd'hui en partie sous les eaux de la Méditerranée, les trois chercheurs venaient y dresser l'inventaire complet des peintures et gravures 2. Et ils y ont découvert probablement la plus ancienne utilisation connue de « médecines ». Une pratique qui a duré très longtemps, puisqu'elle a commencé il y a 27 000 ans, date de la première fréquentation de la grotte, et s'est reproduite à l'identique 8 000 ans après, soit 19 000 ans avant notre ère. À l'époque, dans les calanques, près de Marseille, entre les pins sylvestres 3 et les bouleaux, chevaux, bisons, aurochs, antilopes saïga, bouquetins et chamois se partagent la froide steppe. À la lueur de leurs torches, des hommes du paléolithique supérieur grattent les parois calcaires de la grotte Cosquer. Ils en prélèvent une pâte blanche crayeuse, du carbonate naturel de calcium, partout où elle se présente, pâte que les préhistoriens et les spéléologues nomment « mond-milch » ou « lait de lune ». Les chercheurs sont convaincus de ces faits, parce que les multiples traces de doigts observées entament la paroi de 2 à 3 cm, parfois davantage. D'autre part, ils n'ont retrouvé au sol aucun dépôt de cette poudre, même au cours de leur dernière campagne, où ils ont pourtant inspecté méticuleusement chaque centimètre carré. Une fois sortis de la grotte, que faisaient les hommes préhistoriques de cette poudre de calcium ? L'utilisaient-ils comme peinture corporelle ? Des recoupements ethnologiques montrent que certaines tribus camerounaises utilisent une terre blanche crayeuse similaire pour décorer leur corps à l'occasion de rituels. Ou bien les habitants de Cosquer s'en servaient-ils comme remède médicinal, à l'image des tribus, en Ouganda, qui l'ingèrent ? Les exemples récents d'usages médicinaux abondent, de la Chine du ive siècle à l'Europe du xviiie siècle : pour stopper les hémorragies, la diarrhée, ressouder les fractures, favoriser l'allaitement… Comme cette poudre possède de réelles vertus bénéfiques, les scientifiques penchent pour cette seconde hypothèse.
Autre surprise, les scientifiques ont retrouvé, très haut à 2,20 m sur les parois, des empreintes de mains de 11 cm de long, creusées dans le mond-milch. Aucun doute, ce sont les mains d'un ou deux enfants, âgés de 6 à 8 ans. « Les hommes du Paléolithique étaient de grands gaillards, entre 1,80 m et 1,90 m, d'après leurs squelettes, peut-être les plus grands spécimens d'humanité », détaille Jean Courtin, chercheur émérite au CNRS. Les adultes ont donc intentionnellement tenu ces enfants sur les épaules. Rien n'a été fait au hasard : ces petites mains se situent à l'opposé des « mains négatives » 4. Un rôle spécifique était donc attribué aux enfants. Mais lequel ?
Invisible et hors du temps, la grotte doit aussi à son inaccessibilité 5 ces découvertes. Les scientifiques ont relevé des preuves très fragiles, qui ont été détruites dans d'autres grottes célèbres. Mieux, à Cosquer, d'autres traces d'activité humaine demeurent. Ainsi, dresser le plan précis des bris de concrétions ou approfondir l'étude des feux d'éclairage pourrait apporter à l'avenir de nouvelles surprises… Mais n'entre pas qui veut dans la grotte, menacée par la montée des eaux et par sa propre instabilité, où écrasements, brutales cassures et fissuration œuvrent déjà.
Magali Sarazin
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Jean Clottes, Jean Courtin, Luc Vanrell, éd. Le Seuil, coll. « Arts rupestres », mai 2005, 256 p. – 50 E. Proposé par les trois chercheurs qui sont à l'origine des études entreprises sur la grotte Cosquer depuis sa découverte par Henri Cosquer en 1991, Jean Clottes, préhistorien spécialiste de l'art pariétal, Jean Courtin, préhistorien, et Luc Vandell, photographe-plongeur, ce livre présente l'ensemble du travail réalisé dans ce site sous-marin durant les différentes campagnes ainsi que les plus récentes découvertes. 210 figures (planches couleur et dessins au trait) ornent ici un texte limpide et font de ce bilan un document de référence et un très beau livre. |
1. En 2003.
2. Les résultats des premières études ont été publiés en 1994 au Seuil : La Grotte Cosquer. Peintures et gravures de la caverne engloutie.
3. Les pins sylvestres ne sont visibles qu'à partir de 400 mètres sur les massifs provençaux.
4. Les mains négatives représentent des contours de main réalisés en projetant de l'argile ou du charbon à la manière d'un pochoir.
5. À 40 mètres de profondeur, les chercheurs doivent encore parcourir un boyau immergé de 120 mètres de long.
Jean Clottes
Préhistorien spécialiste de l'art pariétal
j.clottes@wanadoo.fr
Jean Courtin
Préhistorien
courtinjean@wanadoo.fr
Luc Vanrell
Photographe-plongeur
luc.vanrell@wanadoo.fr