
Paléontologie
Fouiner dans les tiroirs du Muséum national d'histoire naturelle peut réserver de belles surprises. Jean-Sébastien Steyer, jeune paléontologue du CNRS 1, vient en effet d'y découvrir certainement la plus grosse salamandre 2 à avoir jamais vécu sur Terre. Un monstre de sept mètres de long, un carnivore d'une grande cruauté. Mais rassurez-vous, la bête vivait il y a 200 millions d'années, et il n'en reste plus qu'un bout de mâchoire d'une dizaine de centimètres de long. C'est en reprenant la description de cette dentition que le spécialiste des amphibiens fossiles a eu l'intuition qu'il avait affaire à un spécimen géant. Les paléontologues, à l'époque, l'avaient donc mal interprété. Petit retour en arrière. C'est en 1970, lors d'une mission au Lésotho, en Afrique australe, que ce fossile est découvert par trois paléontologues 3. Une première description est effectuée en 1982. Le fossile est bien attribué à un amphibien ancien, mais selon Jean-Sébastien Steyer, il est rangé dans un mauvais groupe, celui des Capitosaures. « Je suis certain qu'il appartient en réalité à un autre groupe d'amphibiens fossiles, les Brachyopoïdes, qui ont vécu sur Terre durant le Secondaire, et notamment au début du Jurassique, affirme-t-il. Les Brachyopoïdes et les Capitosaures sont les deux représentants connus des Temnospondyles, amphibiens anciens. Les premiers avaient un crâne large et parabolique, tandis que les seconds, évoquant certains sauriens (crocodiles, caïmans…) possédaient une tête plus fine et allongée. » Mais comment s'est-il rendu compte de la méprise ? « Tout simplement parce que depuis plusieurs années, des squelettes de Temnospondyles sont découverts de par le monde, poursuit-il. Nous connaissons donc bien mieux ce groupe qu'à l'époque de la découverte de la mâchoire, où il demeurait méconnu. » C'est d'ailleurs un squelette complet de 2,7 mètres de long découvert en Australie qui a fourni à Jean-Sébastien Steyer les éléments de comparaison anatomique indispensables pour reconstituer virtuellement la « salamandre géante » de 7 mètres de long. Et ce, à partir d'un bout de mâchoire de seulement 10 centimètres ! Deux critères anatomiques retrouvés sur ce fossile ont été déterminants dans son reclassement au profit des Brachyopoïdes : sa morphologie dentaire et son ornementation dermique, une alternance de sillons et de crêtes encore bien visible.
Voilà donc une belle histoire de paléontologie où un fossile du Muséum retrouve son identité. Il ne reste plus qu'à imaginer ce carnivore, tapi dans les marécages et les fleuves de l'époque, attendant que des proies apparaissent. « Il devait être un superprédateur qui happait tout ce qui bougeait, y compris des congénères », conclut le paléontologue en rangeant la mâchoire qui lui reste dans son tiroir. On frémit de soulagement qu'il en soit ainsi.
Fabrice Impériali
1. Au laboratoire « Paléobiodiversité et paléoenvironnements » (CNRS / Muséum national d'histoire naturelle / Université Paris-VI).
2. En fait un amphibien (tétrapode non amniotique) évoquant une salamandre.
3. Bernard Battail, Paul Ellenberger et Léonard Ginsburg.
Jean-Sébastien Steyer
Paléobiodiversité et paléoenvironnements, Paris
steyer@mnhn.fr