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Olivier Galland est directeur de recherche au CNRS, membre du Groupe d'étude des méthodes de l'analyse sociologique (CNRS / Université Paris-IV).
Vous proposez ici un panorama passionnant de la jeunesse européenne-miroir de la société. À partir de quelles données les équipes de chercheurs ont-elles travaillé ?
Ce travail collectif est d'une certaine ampleur, en effet. Il est fondé sur une enquête conçue au départ par des chercheurs belges et hollandais, dont la première édition a eu lieu en 1981. Rééditée en 1990 et 1999, cette enquête s'est peu à peu étendue à l'ensemble des pays européens. Nous avions pour objectif d'étudier l'évolution des valeurs en Europe – travail, sociabilité, famille, politique, religion, démocratie… Les jeunes étant à la pointe du changement, nous avons braqué le projecteur sur eux en étudiant des individus dont l'âge se situe entre 18 et 29 ans.
Pouvez-vous nous donner les grandes tendances de l'évolution de ces valeurs ?
Il y a deux grands axes. D'abord, la montée d'un individualisme qui a deux dimensions : l'une, qu'on pourrait appeler individualisation – le fait que chaque individu veuille aujourd'hui choisir sa manière de vivre et de penser, ce que Durkheim appelait le « culte de l'individualité » –, l'autre, très différente, que l'on pourrait appeler « égoïsme moral » ou utilitarisme. À son époque, Durkheim pensait que la tendance d'individualisation était avérée, mais qu'on ne se dirigeait pas du tout vers une société utilitariste. Les enquêtes « valeurs » livrent un constat un peu moins optimiste. L'individualisation des mœurs s'est poursuivie et amplifiée, mais on voit apparaître aussi des signes assez patents d'égoïsme moral. Ainsi, les jeunes se sentent moins concernés que leurs aînés pour améliorer les conditions de vie des « catégories défavorisées », une forme d'engagement abstraite qui n'évoque pas grand-chose pour eux. De la même façon, une question sur le sentiment d'appartenance illustre bien ce qu'on pourrait appeler un repli identitaire : le sentiment d'appartenance à l'Europe s'affaiblit, par exemple, alors qu'il y a une forte remontée du sentiment d'appartenance locale. On voit aussi s'affaiblir un ensemble d'attaches institutionnelles dans le domaine religieux et politique : les croyances et les engagements s'expriment de plus en plus hors des institutions qui étaient chargées de les promouvoir. On voit même, ce qui peut sembler surprenant, un recul des valeurs écologistes – peut-être lié à l'institutionnalisation croissante des mouvements écologistes ? La deuxième grande tendance, c'est le recul de l'idéologie libertaire. Celui-ci ne se manifeste pas dans le domaine privé, où la permissivité continue de croître, mais dans la vie publique, comme si les jeunes demandaient à la fois plus de liberté pour eux-mêmes dans la façon d'organiser leur vie et plus de contrôle sur les effets éventuellement indésirables de cet exercice sans limites de la liberté.
Vous titrez dans votre conclusion : « La jeunesse n'est plus ce qu'elle était »…?
Une boutade, en référence à l'image mythique de la jeunesse comme force contestataire de la société et de ses institutions. La jeunesse actuelle a en partie perdu ce rôle. Elle est moins engagée, moins critique, plus souvent repliée sur des identités particulières – qui deviendront le support de nouvelles formes d'engagements ? Peut-être.
Propos recueillis par Léa Monteverdi